dimanche 26 juin 2011

Alan Broc : Dialectes et écriture dans la recherche d’Yves Gourgaud

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Dialectes et écriture
dans la recherche d’Yves Gourgaud




Yves Gourgaud est le seul homme qui fasse avancer ma réfléxion sur la langue d’oc, ses parlers et son écriture.

Sa découverte des limites de l’idiome cévenol est fondamentale, je crois.

(Employons le mot « idiome » pour laisser de côté la vaine dispute sur la ou les langues d’oc puisque le vrai clivage n’est pas dans la doctrine mais dans la pratique. Iéu sèi mistralenc, dizi LA lengo d’o.)

Elle précise clairement qu’il y a quelque chose entre le languedocien, le provençal et l’auvergnat, c’est le cévenol.

Ses articles montrent aussi à quel point un découpage dialectal préconçu peut influencer la recherche scientifique.


Cette influence peut être négative ou positive :

- négative quand on définit à l’avance un cadre « languedocien » qui doit plier au moule les caractères spécifiques du montpéliérain et du cévenol dans ce que Yves Gourgaud a étudié.

- positive malgré tout puisque la définition d’un cadre permet de définir une écriture.

Ainsi la définition d’un cadre auvergnat a permis à l’Escolo Auvernhato de préciser des principes graphiques communs à toute l’Auvergne linguistique.

La définition d’un cadre gévaudanais à l’intérieur de cette Auvergne linguistique a permis à l’Escolo Gabalo de préciser des principes graphiques pour qui veut illuster le gévaudanais plus précisément.

C’est ce qui explique qu’il y ait le V dans la première de ces deux écritures, puisque les prononciation V et B du V coexistent en Auvergne, et B seulement dans l’écriture « gabalo » puisque tout le Gévaudan dit B.


Ж

Une phrase du premier article d’Yves sur le montpéliérain résume bien toutes les questions qu’on doit tenir à l’esprit avant de proposer une graphie pour un mot ou une syllabe, a fortiori avant de proposer toute une orthographe.

Il dit en substance (vous retrouverez la lettre exacte dans son article) :

« La graphie occitane a complètement effacé les caractères spécifiques du montpeliérain mais certains félibres l’avaient fait aussi auparavant, à tel point que leur montpeliérain ressemble à du cévenol. Si on refuse de marquer les traits spécifiques du montpeliérain (CH non différencié de J, paide au lieu de paire…) autant adopter directement la graphie occitane ! »

Mine de rien cette phrase qui paraît un simple mouvement d’humeur dit beaucoup de choses fondamentales :

Elle pose des principes sur la transcription d’un parler
Elle indique que divers choix sont possibles, même si Yves prend parti parmi ces choix.
Elle pose un principe fondamental d’orthographe.



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1 - Des principes sur la transcription d’un parler.

Que par volonté d’illustrer ou de définir un languedocien, considéré comme un idiome un, on choisisse de « normaliser », c'est-à-dire de préférer des formes à d’autres, n’est pas scandaleux en soi.

L’escroquerie réside dans le fait qu’une fois ce choix de formes effectué, on prétende représenter tous les parlers en même temps !

Ainsi, le languedocien référentiel des occitans est clairement de l’audois. C’est un tout petit peu moins clair chez les félibres des années 1890-1920 qu’Yves Gourgaud critique.

Or ces normalisateurs du languedocien ne présentent pas leur forme comme une forme unique – qu’on pourrait accepter, et surtout refuser comme seule forme écrite languedocienne –. Ils l’a présentent comme une forme qui a la prétention de transcrire tout à la fois la norme languedocienne et l’audois, plus le montpeliérain, le cévenol… tout ce qui est considéré comme « languedocien ».

C'est-à-dire que dans le délire occitan, on prétend écrire de la même manière les parlers de l’Aude, du tiers sud du Cantal et de la Lozère !

- Dire, pour reprendre un exemple d’Yves, « on écrit cantoun / cantan mais dans les Cévennes on prononce cantou » c’est une escroquerie.

- Dire, autre exemple qu’il cite, « on écrit ploja / plòja, mais à Montpelier et Mèze on dit plocha » est une autre escroquerie.

- Dire « on écrit paire, mais à Montpelier et Sète on dit paide » en est une troisième.


C’est une évidence, Yves Gourgaud la rappelle, que pour transcrire les formes montpeliéraines on est bien obligé d’écrire càntoun/cànton, plocha / plòcha, et paide, de même qu’on écrit la nioch et pas la nué.


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2 – Divers choix possibles

On n’est effectivement pas obligé d’écrire son parler de naissance. Des auteurs et chansonniers d’Oloron ont écrit en parler de Pau parce qu’ils vendaient leurs chansons à Pau.

Arsèni Basset, le père de mon grand-oncle, qui était de Barriac-les-Bosquets près de Pleaux (Plèu) a écrit dans son parler, mais aussi beaucoup dans le parler d’Aurillac car les abonnés de « Lo Cobreto » étaient presque tous à l’époque de l’arrondissement d’Aurillac. Peut-être aussi qu’il considérait ce parler comme plus littéraire parce que c’était le parler de Vermenouze.

Yves Gourgaud lui-même, qu’un lecteur non averti pourrait prendre pour un indécrottable localiste « attaché au fumier de sa basse-cour » (Mistral) est quand-même au départ un Vellave qui a écrit en vellave, puis en cévenol, et qui a décidé de transcrire toute son œuvre en provençal littéraire.

Quand je croyais encore naïvement qu’il y avait une place pour les Auvergnats dans le projet occitan et que je pensais avoir le droit d’écrire l’auvergnat dans une orthographe néo-classique, Felip Carbona, le directeur de la revue « Lo Gai Saber » m’avait surpris un jour en disant : « Les lecteurs écrivent librement leur parler, ou du moins celui qu’ils ont choisi ».

Ça me paraîssait à l’époque une idée bien étrange d’écrire le parler des autres. (Felip Carbona répondait à mon objection. M’avio damandat un article per sa revisto e li avio respoundut qu’avio pas envejo d’escriéure en lengadouciô. Me dizio dounc que Lo Gai Saber èro pas uno revisto lengadouciano coumo tout lou mounde crèi, e qu’on i poudio publica d’àutri parlas)

Puis j’ai découvert que de nombreux Quercynois notamment préféraient des parlers plus sudistes au leur. Beaucoup disent : « Je ne vois pas l’intérêt de préserver « l’e’ccolo » au lieu de « l’escolo ».

En effet, des considérations esthétiques personnelles peuvent jouer en défaveur du parler natal.

De même je pense que l’attachement féroce des occitanistes rouergats à la « graphie » du gestapiste Louis Alibert tient en grande partie au fait qu’elle permet de sudiser leur parler sans le dire.

Certes on peut proclamer : « On écrit manjan de pan mais on prononce monzou de pô. C’est la doctrine officielle de l’IEO.


Mais on sent très bien que l’occitaniste rouergat moyen souhaite PRONONCER plutôt manjou de pô ou même manjou de pâ.


Ives Roqueta raconte que lorsque Jan-Glaude Bouvier proposa son « ourtougràfio unitàrio » qu’il appelait « orthographe de compromis »* il était lui-même secrétaire général ou président de l’IEO et qu’il avait envoyé les documents et les arguments de Bouvier à toutes les sections. La réaction avait été timidement positive ou légèrement négative selon les cas, sauf en Aveyron où la réaction avait été brutale : « Si tu continues avec ces conneries, on demande ta déchéance de la présidence de l’IEO. »

Je crois que la dureté des occitanistes aveyronnais tient au fait qu’ils n’osent pas le dire mais ils préfèrent dirent « lou castèl » que « lou cohtèl ».


(* en gros on écrit les voyelles comme Mistral et les consonnes comme Alibert)


De même, je comprendrais très bien qu’un Montpeliérain préfère écrire en bézierenc ou en cévenol pour mieux se faire entendre loin de chez lui, ou pour des raisons de choix esthétiques personnels.

L’auvergnat illustre qui se forme dapassou depuis 130 ans accepte certaines formes et en refuse d’autres. Ce n’est pas une académie qui décide, ce sont les auteurs eux-mêmes.


Ainsi les gents qui disent bogou et lou mougui ont considéré à peu près tous que la forme lou mougui méritait d’être écrite et pas la forme bogou. Ils écrivent donc volou et lou mougui.

Mais ils ne prétendent pas que volou doive se prononcer bogou ! Ils ont simplement choisi dans le premier cas la forme d’Aurillac, Salers et la Bourboule.

De même les auteurs de la Grande Planèze ont choisi d’écrire – et donc de dire – I o una moustèlo près de Chaldos Aigos au lieu du local I o una moustiarha près de Chàrhdas-Aigas.


Je dis la chiwo, la shkowo et l’óubèl, et si toute l’Auvergne linguistique faisait comme ça, j’écrirais comme ça. Mais ce sont des formes trop locales de mon parler – trop locales en Auvergne – et donc j’écris la tiéulo et l’escolo systématiquement,

Et je n’écris l’auvèl ou l’óuvèl que lorsque je sais que la majorité de mes lecteurs seront de mon parçô de Salèr. Sinon j’ai le choix entre l’augèl et l’oucèl, tout aussi auvergnats que l’óubèl.

Ce faisant j’ai l’impression d’y gagner plus que j’y perds, mais je ne prétends pas qu’en lisant l’oucèl, qui a ma préférence en ce moment, on doive prononcer l’óubèl !


J’attends loyalement la prononciation /loushèl/.



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3 - Un principe fondamental d’orthographe


La phrase d’Yves Gourgaud pose donc aussi un principe fondamental d’ortographe : on ne peut pas écrire deux phonèmes différents de la même manière.

Le « graphisme support » du gestapiste Louis Alibert et de ses épigones Taupiac et Sumien est une escroquerie !


Certes Mistral écrit lou jour pour les prononciations djour et dzour ou tsour. Mais dj, dz et ts sont un seul et même phonème. La différence de prononciation de change pas le sens, jamais. (vilatge peut se dire biladge, biladze, bilatse)


Au contraire de Mistral les gestapoccitans prétendent écrire de la même manière des phonèmes différents : manjan de pan auèi e ne manjaràn deman prétend recouvrir la prononciation mànjoun de pan auèi e ne manjaran deman, ce qui est déjà une escroquerie pour le premier mot,

mais qui devient du vrai délire quand cette graphie prétend recouvrir ma prononciation auvergnate : minjou de pô auèi e ne minjarau demô et plus exactement /minjyou… dimô/


tout en recouvrant la prononciation rouergate : monjou de pô auèi e ne manjaròu demô.


J’entends bien que pan et pô sont équivalent et veulent tous deux dire « le pain », mais cette équivalence n’est pas universelle. « Nous mangeons » se dit minjan et pas * minjô.

J’entends bien que dans ce mot précis manjaran, manjarau, et manjaròu sont équivalents, mais cette équivalence ne se retrouve pas dans lou roussinhòu, l’escoulan, lou fanau.


Mais quand j’écris en auvergnat lou pô, j’attends du lecteur non auvergnat qu’il prononce lou pô quand il lit, ou que du moins il soit conscient que mon idiome n’admet pas d’autre prononciation. Je ne lui laisse pas l’opportunité de prononcer du gascon ou du catalan à la place de mon auvergnat.

Inversement et beaucoup plus souvent*, quand je lis du provençal, je n’ai pas la suffisance de prononcer lou pô quand je lis lou pan. Je prononce loyalement du provençal. La seule petite liberté que je me permets est de rouler les R à la mode de la Haute-Auvergne.

Cette pratique raisonnable, la seule fondée en linguistique, rend moins fondamentale la divergence théorique entre LA et LES langue(s) d’oc.




Alan Broc
Mèstre d’Obro
del Felibrige







Occasion pour moi de rappeler une fois de plus que lorsque je dis que le provençal littéraire est « référentiel », ça ne veut pas dire que par idéologie ou autre je le trouverais supérieur à mon auvergnat ni aux autres parlers, c’est une constatation que je fais que lorsqu’on cultive la langue d’oc et qu’on veut la lire, on se rend vite compte que 95% au moins de ce qui est publié est en provençal littéraire.

Cette forme est donc notre forme commune de fait.


Si j’étais supérieur à Mistral, l’auvergnat illustre prendrait naturellement, sans idéologie, la place du provençal.

Si les auteurs béarnais avaient été capables d’écrire autre chose que des niaiseries pétainistes et pré-pétainistes du genre « lous miasmes de la bile », « à la campagne tout es pur », le béarnais aurait eu plus de prestige et aurait pu prétendre servir de référence à la Gascogne. On en est bien loin.

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1 commentaire:

brigetoun a dit…

un billet qui donnerait envie de se pencher sur la question - mais mon ignorance est bien trop grande et il y a bien trop de choses à connaître