vendredi 5 juin 2009

Sous le chapeau Jaune par Armand Lunel - juin 1928 "le Feu"


En me documentant, je suis tombé par hasard sur cet article d'Armand Lunel du numéro spécial dédié à Avignon de la revue "le Feu" éditée en 1928.
Après en avoir parlé avec Mme Astruc, sa fille, je me suis décidé à le remettre à jour. Il fait suite & complète l'excellente journée que nous avons pu vivre lors des dernières rencontres judéo-comtadines de Pernes les Fontaines. Je laisse la parôle à Armand Lunel.


Sous le chapeau Jaune
par Armand Lunel

Avignon et ses juifs !... Quel provençal, à ces mots, n'entend point sonner la fameuse strophe de Nerto ?
Lou pecihoun ! lou capèu jaune !
A la jutarié ! que s'encaune ! —
Cinquante enfant ié soun darrié;
E d'un poucèu, pèr trufarié,

Simulant éli l'auriheto

Em'un gueiroun de sa braieto,

lé crido lou vòu d'esparpai :

Vaqui l'auriho de toun pai !


Dans un tableau de l'Avignon pontifical et du vieux Comtat, le juif met d'abord sa note pittoresque. Mistral, dans son Salut à l'Escolo dôu Ventour, a cité aussi le « cabussadou » de la synagogue parmi les merveilles de Carpentras. Le maître de Maillane n'a jamais rien oublié des choses du terroir : il s'est aperçu le premier que le folklore provençal devait un peu de ses richesses à un obscur tribut judaïque ; il a voulu que le Museon Arlaten réservât une vitrine aux souvenirs, malheureusement trop rares, des mœurs judéo-comtadines, et nous aurions encore à recueillir dans le Trésor du Félibrige tous les termes dont il a noté patiemment la consonance ou la couleur juive. Beaucoup d'entre eux, insultes, sobriquets, jurons à l'adresse des juifs, restent encore des énigmes. Quelle peut-être l'exacte origine d'astre, de bardaian, de macassé ? Macassé vient peut-être de kacher qui marque en hébreu la pureté rituelle des aliments. Dans le fameux catamarret, Mistral a cru voir une contraction de cathare mauvais, lointain rappel de l'alliance présumée des juifs et des albigeois. D'autres noms, d'autres mots sont vraiment des images et brillent soudain d'une poésie singulière. Jaffaret, criaillerie, doit venir de l'hébreu schofar, la trompette gutturale faite d'une corne de bélier qui sonne dans la synagogue pour appeler les fidèles au repentir. Tout bavardage tapageur est aussi qualifié en provençal de synagogue ou de juiverie; faire la jogo, c'est faire du bruit; c'est que les provençaux s'étonnaient d'entendre les juifs prier à haute voix, et ils aiment bien d'ailleurs, comme le remarque Mistral, exprimer le vacarme par une allusion aux cultes étrangers (ramadan, patarinage, de patarin, le vaudois qui ne récite que des pater). Dans la botanique populaire, il y a encore le laiteron. le lait des juifs, nous ne savons trop pourquoi, et l'herbe aux juifs, la gaude, à cause de ses propriétés tinctoriales. Ainsi le jaune est la couleur des juifs, et c'est à cause de la tache jaune qu'il porte sur la tête que le roitelet à Orange est appelé lou jusiàu.... Mais laissons ces détails pour l'essentiel : comme en fait foi sa préface à sa traduction de la Genèse, ce qui intéressait surtout Mistral, c'était la parenté, l'analogie émouvante entre les premiers temps bibliques et la vieille Provence pastorale. Ne pouvait-on pas, des deux côtés, s'enorgueillir de la même noblesse, de la même simplicité rustique ? Les familles Israélites des quatre Communautés du Comtat ont offert, comme en une illustration vivante, avec une poésie qui gardait le parfum intact de la Création, des vertus s'inspirant de la plus pure source religieuse, et le père provençal, roi de son mas, retrouvait son aîné dans le patriarche hébraïque.
On peut donc croire que, sur le visage déjà si particulier de nos provinces méridionales, Israël imprima un de ces traits spirituels que le temps peut ensuite recouvrir, mais qui, dès qu'on en fait revivre la trace, nous mènent assez loin dans l'âme du pays pour nous révéler un de ses plis les plus profonds, une de ses nuances les plus secrètes. Travail d'exploration et encore mieux de résurrection devant lequel les documents, les papiers d'archives resteront souvent trop secs et trop froids. Pour nous remettre miraculeusement sous les yeux le tableau de vie des juifs à Avignon sous l'ancien régime, combien je préfère, dans sa couleur encore fraîche et sa vivacité, cette page que Millin écrivit en 1807 ! :

«Avant la Révolution, les juifs habitaient un quartier séparé, appelé la juiverie, dans des rues infectes et dégoûtantes; il était clos par des portes particulières, qu'on fermait à huit heures du soir. Les hommes et les femmes, pour obtenir sûreté, étaient obligés de se distinguer par un chapeau ou des rubans dont la couleur changeait à l'installation de chaque nouveau nonce : du reste, les descendants immédiats du peuple de Dieu, que l'on brûlait vifs en Espagne et en Portugal, étaient protégés sous les yeux du chef de l'Eglise ou de ses légats; mais cette protection ne s'obtenait qu'au prix de leur or, qu'on désirait plus que leur conversion, quoiqu'ils fussent obligés d'entendre chaque année les prédications inutiles que quelques capucins leur faisaient en mauvais hébreu. Aujourd'hui les juifs ne forment plus une caste particulière; et leurs femmes ne se distinguent des Avignonaises que par leur étonnante beauté.»

Et cette page, où le mot de la fin laisse évidemment rêver, trente ans plus tard le touriste Stendhal se la rappelait sans aucun doute, tandis qu'il admirait « les yeux vraiment orientaux » d'une dame israélite qui faisait ses emplettes dans les boutiques de la place de l'Horloge. Des judéo-comtadines aux longs cils, à la carnation brûlante, leurs jolis enfants joufflus et si rosés qu'ils semblent fardés, éveillent naturellement des réminiscences orientales. Ces familles d'ailleurs portent presque toutes des noms de localités du pays. C'est qu'elles y sont installées depuis très longtemps. Elles le savent, elles en sont fières, elles croient volontiers, sur la foi d'une légende qui a cours aussi chez les Séphardim d'Espagne, qu'après la chute de Jérusalem, les familles les plus considérables de la Maison de David et de la Tribu de Juda ont été exilées dans ces régions par Titus et Vespasien. Ici donc, dès le Moyen-Age, négociants, banquiers, médecins, philosophes, les juifs ont été, pour toutes les richesses sans omettre celles de l'esprit, les grands, les seuls médiateurs entre l'Occident et l'Orient. Plus tard, à Avignon, à Carpentras, à Cavaillon, à l'Isle, la carrière, la rue réservée aux juifs, gardera un peu, avec son grouillement bariolé de bazar et de friperie, l'aspect d'un souk oriental.
Mais on pense alors à une objection : le régime du ghetto légal, inauguré vers la fin du XVe siècle, n'a-t-il pas été un obstacle presque insurmontable aux échanges entre chrétiens et juifs ?... car voilà maintenant les quatre carrières du Comtat fermées à chaque bout par deux portes de maçonnerie; on a grillé soigneusement toutes les fenêtres des chrétiens donnant sur la juiverie, toutes les fenêtres juives donnant sur la chrétienté ; la nuit, des portiers juifs d'un côté, des sergents pontificaux de l'autre, interdiront l'entrée aux catholiques et la sortie aux juifs ; mais la quarantaine n'est que nocturne ; le passage sera libre pendant le jour; et sans doute les pouvoirs publics multipliaient-ils les précautions pour empêcher dans une même ville les deux sociétés de se mêler. Mais la fréquence même de ces édits prouve trop bien que les infiltrations étaient déjà très nombreuses et ne faisaient chaque jour aussi que se multiplier davantage.

Les mœurs provençales avaient déteint sur les mœurs juives. Sous les plafonds bas et dans les chambres sans lumière de la juiverie, on ne peut qu'imaginer, à l'occasion des grandes fêtes familiales, des scènes pareilles à celles que le Musée Arlaten a conservées en tableaux de cire : j'évoque ici l'offrande traditionnelle au nouveau-né, pour le jour des relevailles, du pain, du sel, des œufs et de l'allumette ; et les noces juives étaient également des fêtes rustiques, accompagnées de toutes les farces que la jeunesse, aux ordres de son Prince d'Amour, jouait aux nouveaux époux.
Le provençal était devenu très tôt la langue usuelle des juifs du Midi. Il leur était d'ailleurs interdit de tenir leurs livres de commerce en hébreu; et les Escamots, les statuts de la communauté, étaient rédigés en langue vulgaire. Dans la synagogue basse de Carpentras, le « rabin des femmes » officiait en provençal, et il serait bien curieux aussi de relever quelques-une des métamorphoses subies par les noms juifs pour s'habiller à la mode provençale. Ben-Jouda, enfant de Juda, se traduit par Bengude, bienvenue; et Hadas.su, en hébreu le myrte, le premier nom d'Esther, ce sera Nerto, le myrte en provençal. Les diminutifs aussi sont charmants : Astruguet, Mosechon, Aquet qui vient d'Isaac, Lele. qui vient d'Israël, el loto, de Lia: et les sobriquets ne manquent point : Pampelune, dit d'Inde, Josué, dit Cabri, etc....

Il existe enfin toute une littérature judéo-provençale tout à tour macaronique et religieuse. Ses monuments les plus curieux sont Lis obros ou Pioutim, pièces farcies où un vers provençal alterne avec un vers hébreu et qu'on chantait à l'occasion des grandes solennités religieuses. Mais il faut rappeler aussi La Tragédie de la Reine Esther dont la représentation avait lieu tous les ans, le soir de Pourim, sur la grande place de la juiverie de Carpentras, et Le Testament de Farfouille qui est une farce en dialecte hébraïco-provençal.
Mais cet argot, le lassan kakodes, où l'hébreu se surcharge si drôlement de désinences provençales, les juifs ne restèrent pas seuls à le comprendre et à le parler. Leurs maquignons de Carpentras et d'Orange l'avaient répandu surtout de l'autre côté du Rhône, et les juifs qui faisaient le commerce des tissus en transmirent aussi quelques termes à leurs employés. L'hébraïco-provençal fut donc en quelque sorte la langue secrète des foires et des marchés, si bien qu'aujourd'hui encore les maquignons de Camargue et, paraît-il aussi, quelques vieux calicots du Comtat, tous bons chrétiens d'ailleurs, signifient mystérieusement par batan ou davar que l'affaire est bonne ou mauvaise; mais certainement aucun ne se doute que c'est presque de l'hébreu.
On peut donc admettre qu'à leur tour aussi les mœurs juives ont déteint sur les mœurs provençales; et s'il n'est point toujours facile de préciser, c'est qu'il s'agit là d'un des recoins les plus mystérieux du folklore : médecine populaire, astrologie, divination, occultisme, combinaisons de lettres et de chiffres, histoires d'anges et de démons, bénéfices ténébreux de la Cabale. Veut-on, pour finir, une excellente formule conjuratoire ? Quand une sorcière, une vieille masque, jette le mauvais œil sur un enfant, il suffit de retourner le tablier du bambin en lui faisant répliquer :
« Figo pèr tu, chadaï pèr iéu » Le chadail est le porte-bonheur, la médaille sainte des Israélites... Pour défendre des infestations des magiciens, il y eut toutes sortes d'hiéroglyphes, d'amulettes, de talismans, de brevets comme on disait alors, dont la plupart venaient droit de la juiverie. Je pense surtout à ces amandes de métal précieux, portant d'un côté le candélabre à sept branches et de l'autre, le nœud de Salomon; on peut lire à la Bibliothèque Inguinbertine l'ordonnance qui défendit aux chrétiens l'achat de pareils bijoux. Mais ne reste-t-il pas encore beaucoup de charme et un peu de vérité dans ce symbole d'un fruit du pays, poétiquement marqué d'un signe hébraïque ?

juin 1928

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3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour!
j'ai aussi participé aux rencontres de Pernes:Belles journées!
Pour raison de recherches historiques,j'aimerai rencontrer quelqu'un qui possède un chapeau jaune (celui exposé à Pernes était loin de la vérité)ou un ruban ou morceau de tissu porté par les femmes juives sur leur coiffe.
Il me tient à coeur de retrouver ce vestige du passé car habitant Carpentras,l'ancienne " carriero" ne me laisse pas indifférente.

Anonyme a dit…

Bonjour

Vos commentaires sur les journées de Pernes sont fort agréables pour les organisateurs dont je fais partie
Pour le chapeau jaune, celui qui était exposé a été confectionné pour le tournage d'un film, il est donc récent (ce film est au musée juif comtadin de Cavaillon)
Par contre, le petassoun (carré de soie jaune) représenté sur un panneau d'exposition est bien du 18ème : il a été retrouvé derrière une poutre de maison avant que la carrière de Carpentras ne soit démolie
Cordialement
Roselyne ANZIANI
ACJP
www.acjp.fr

Marsyas a dit…

Très chère Roselyne,
Nous serons toujours là pour vous soutenir... Les pages de Marsyas2 vous sont ouvertes !!!
Nos initiatives y seront toujours soutenues, Gilbert Montel le sait !!!

Amista & Pas

ידידות ושלום

Sèrgi G.