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dimanche 20 décembre 2015

Louis VERGNE : MARINO - Extrait de l’Armagna Cevenòu 2016








MARINO 
de 
Louis VERGNE




I
Aime la bèlo mar latino, 
Que, quand sa raubo diamantino 
Beluguejo e lusis à l’aflat dau sourel, 
Enverinado e baucho, bramo, 
Ou qu’en mitan de la calamo, 
Afound aperalin soun aigo embé lou ciel. 

L’aime tabé que, quand soun erso 
Dau grand boulidou se deverso, 
Grumejo e vai baisa lou front dau ribeirés, 
Bourdant, coumo uno inmenso eveto, 
L’auve ounte jai la cauquiheto, 
Lou sablas qu’espandis soun or fin su lou gres. 

L’aime quand, couflo de coulèro, 
Baucho, s’escampo su la tèro, 
Per se i encafourna din la baumo d’un ro, 
Emb’un bru de tron ; que, feriouso, 
Din sa brassado espetaclouso, 
Leco la pèiro verdo e n’en rousigo un flo. 

Es amor d’acò que vau veire 
Soun mirai linde coumo un veire, 
Quand l’aubo lou clarejo; e pioi jusco à l’aour, 
Amai boulegue pa de plaço, 
Jamai ma visto noun s’alasso 
D’aregarda la mar,…  l’aregarda toujour ! 

Aime d’ausi sa cantadisso, 
Soun plan doulent, sa bramadisso, 
Quand lou mistrau la fouito e la fai reboumbi ; 
M’agrado aussi*, quand à la mousso 
L'aureto, de sa voz tant douço, 
Demando un pichot ròdou ount poudre se cabi. 

II

I a quauques jours, m’agandiguère 
Per la veire e m’espandiguère 
Sus un ro trauquihat, e tenièi à la man 
Un ramelet de tamarisso. 
La mar s’estalouiravo lisso, 
Ticassado, d’aici d’alai, per un gabian. 

Qu’èro bèlo, ma grando amigo ! 
Juste, la lamo que coutigo 
À mous pèses veniè rire e cascaieja : 
Pioi, galejarèlo e lisqueto, 
Espouscavo su la branqueto 
La grumo que soun vam fasiè virouleja 

E, laugeireto, s’enanava, 
Dins un autre envam s’entournavo, 
Coumo per poutouna las flous de moun rampau ; 
Aurias di que lou demandavo, 
Car davans ieu toujour landavo, 
Calino, amistadouso e jamai en repau. 

E ieu, en li faguent lingueto : 
— « Lou garde per moun amigueto, 
Diguère ; l’ai coupa esprès adematis : 
L’auras pa, erso galantouno ! . . . 
E d’un poutou, d’uno poutouno, 
Elo me pagara moun brout de tamaris ! »  

Tout d’un tems lou ciel, qu’èro blave, 
S’ennegriguè ; e regardave 
Lous grands nìbous escus que l’anàvou tapa, 
Quand la mar mandèt, irejouso, 
Uno erso ardido, bauchinouso, 
Que rasejè lou ram sens poudre l’arapa. 

Alor, proumte e lèste, escalère 
Un ro pu naut e demourère 
Aplantat, enclausit, en agachant, aclin, 
L’aigo qu’en soun monto-davalo 
Fasiè de sa manto verdalo 
Viro-volta la franjo estripado ailalin, 

Emb’ un bru d’aurasso que siblo, 
La lamo, d’abord minço e fiblo, 
Se couflo, s’afourtis e, coumo uno paret, 
Dressant sa cresto que grumejo, 
Su la rivo couris, trapejo… 
D’autros i van après en bufant aderé. 

Toutos ensem m’assecutàvou 
E pioi subran m’enviroutàvou 
D’un issam fouligaud d’arderouses poutous ; 
E, redoublant sa roundinado. 
Dins lous ascles de la roucado 
Clantissiè mai que mai soun plagnun majestous ! 

E cantàvou coumo d’ourguenos, 
E sentiguère din mas venos 
Couma un grand revoulu m. Esbaudit, espantat, 
Traguère la pichoto branco 
À la grand mar que me l’aranco, 
À la mar que m’aviè’nfada de sa beuta ! 

III

Qu’es lou mau-sort que nous pivèlo, 
Qu’es lou destin que nous clavèlo 
Ou nous buto toujour vès lou toumple prefound ; 
Que nous rend dus à la tendresso, 
Tendres à la rudo caresso 
De l’amour passiounat, que sens vergougno poun ? 

Perqué traire à la mar folasso 
Lou ramèu qu’à l’erso bonasso 
Avièi emé plasé refusa tant de fes, 
Mespresant sa douço lagremo ? 
Demanda-vous quanto es la femo 
Qu’en calignant un jour voste cor, vous l’a pres ! 



Louis VERGNE




*+*+*



Traduction : MARINE


I
J’aime la belle mer latine, qui, — lorsque sa robe de diamant — étincelle et brille sous le charme du soleil, — folle et envenimée, mugit, ou lorsqu’au milieu du calme, — elle confond au loin son eau avec le ciel. 

Je l’aime aussi, quand sa vague — se déverse de la grande coupe et de son écume va baiser le rivage, — bordant, comme un immense ban, — le gravier où gît la petite coquille, — le sable qui étend son or fin sur le grès. 

Je l’aime quand, gonflée de colère, — folle, elle se jette sur la terre — pour s’y encaverner dans le creux d’un rocher, — avec un bruit de tonnerre ; lorsque, furieuse, — dans son embrassement formidable, elle lèche la pierre verte et en ronge un morceau. 

C’est à cause de cela que je vais voir — son miroir limpide comme verre, — quand l’aube l’éclaire doucement, et puis jusqu’au crépuscule — bien que je ne remue pas de place, — ma vue ne se lasse jamais — de regarder la mer, ... de la regarder toujours ! 

J’aime d’ouïr son chant, — son mugissement, sa plainte dolente, — quand le mistral la fouette et fait battre [ses flots]; — elle me plaît aussi, quand à la mousse — la brise, de sa voix si douce, — demande un petit endroit afin de pouvoir s’y blottir. 

II

Il y a quelques jours, j’allai — pour la voir et je m’étendis — sur un rocher creusé, et je tenais à la main — un petit rameau de tamaris. — La mer s’étendait lisse, — tachetée çà et là par un goëland. 

Qu’elle était belle, ma grande amie ! — Tout justement la lame qui caresse — à mes pieds venait rire et bondir; — puis, moqueuse et mincelette, — elle jetait sur la petite branche — l’écume que son élan faisait tourbillonner 

Et, légère, s’en allait ; — par un autre élan, elle retournait, — comme pour baiser les fleurs de mon rameau. — On aurait dit qu’elle le demandait, — car devant moi elle courait toujours, — câline, amicale, et jamais en repos. 

Et moi, lui en donnant envie : — « Je le garde pour ma petite amie, — dis-je; je l’ai coupé exprès ce matin : — tu ne l’auras pas, vague charmante ! — Et d’un baiser, d’une caresse, — elle me payera mon bout de tamaris. » 

Tout à coup le ciel, qui était bleu, — s’obscurcit; et je regardais — les grands nuages obscurs qui allaient le couvrir, — quand la mer envoya, furieuse, — une vague hardie et folle — qui rasa le rameau sans pouvoir l’attraper. 

Alors, prompt et agile, — je grimpai — sur un rocher plus haut, et je demeurai, — arrêté, fasciné, en regardant, incliné, — l’eau qui, dans ses hauts et ses bas, — faisait de son manteau verdâtre — tourbillonner au loin la frange déchirée. 

Avec un bruit de tempête qui siffle, — la lame, d’abord mince et faible, — se gonfle, se renforce et, comme une muraille, — dressant sa crête écumante, — court vers la rive, se précipite. — D'autres vont après elle, en grondant sans discontinuer. 

Toutes ensemble me persécutaient — et tout à coup m’environnaient — d’un essaim folâtre de baisers ardents ; — et, redoublant leurs mugissements, — dans les fentes des rochers, — elles faisaient encore retentir leur plainte majestueuse ! 

Elles chantaient comme des sirènes, — et je sentis dans mes veines — comme une grande révolution. Etonné, subjugué,  je jettai la petite branche — à la grande mer qui me l’emporte, — à la mer qui m’avait ensorcelé de sa beauté. 

III

Quel est le mauvais sort qui nous fascine, — quel est le destin qui nous cloue— ou nous pousse toujours vers l’abîme profond ;—qui nous rend durs à la tendresse, — tendres à la rude caresse — de l’amour passionné, qui nous étreint sans vergogne ? 

Pourquoi jeter à la folle mer — le rameau qu’à la vague tranquille — j’avais avec plaisir refusé tant de fois,  méprisant sa douce larme ? — Demandez-vous quelle est la femme — qui, en caressant un jour votre cœur, vous l’a pris ? 


*+*+*



NOTE :

Ce poème, publié en 1884 (à Montpellier et dans une graphie montpelliéraine) sous le titre Marina, est ici donné dans une graphie adaptée aux caractéristiques du dialecte cévenol héraultais de l’auteur, dialecte qui n’articule pas les -P, -T et –C en finale de mots. Toutes ces lettres, même écrites, sont donc muettes en fin de mot.
Nous avons facilité la lecture en écrivant O les finales atones qui s’articulent [a] dans le dialecte cévenol méridional, de Sommières jusqu’à Mauguio : Arnavielle avait déjà agi de même en publiant Langlade (de Lansargues, pays de Mauguio) dans son Armagna Cevenòu.
Nous redonnons la traduction de 1884, malgré ses nombreuses lourdeurs : comme Mistral, l’auteur avait voulu produire une traduction littérale qui ne rend pas compte de la beauté formelle du poème cévenol.

Yves Gourgaud, décembre 2015. Extrait de l’Armagna Cevenòu 2016, à paraître.

vendredi 24 juillet 2015

René TULET : LA BOUZIGAUDA - une présentation d'Ive Gourgaud







UN AUTEUR A DECOUVRIR : 

René TULET


Né et mort à Poussan (1868-1948), René Tulet, viticulteur-négociant, n’a publié que des pièces de théâtre. C’est pourtant un grand poète qu’il importe de faire connaître : voici une des belles pièces de son travail poétique, que je dédie au Bouzigaud Serge Goudard.
Yves Gourgaud, 
juillet 2015.



*+*+*+*


LA BOUZIGAUDA 

(Campana de Magalouna n° 325, juillet 1914)



L’èr laugiè, coutilhoun court,
Au grand jour,
De long de la dralha cauda,
Sus lou cap pourtant soun fais,
De bon biais,
Camina la Bouzigauda.

Dins sa banasta, l’on vei
Lou bèu pei
Boulegà sa gaugna fresca ;
Car l’ome a tant ben calat
Lou filat,
Que raporta brava pesca.

Atabé, tout en marchent :
- « Que d’argent
Toucarai !  dis la fenneta ;
Car dève arribà pus lèu
Que Babèu
Ou que ma cougnada Anneta. »

E, se faguent de bon sang
Vers Poussan
Draga-draga s’acamina.
Lou labech bufa fresquet ;
Sus l’aubret
Una cigala brounzina.

Dejà las vignas en flous
An d’audous
Qu’embaumoun e reviscouloun.
Lous que menoun lous Piltèrs
Sibloun d’ èrs
Que vers las nibous s’envouloun.

Lous sulfataires, tenguent
En riguent
Soun rajòu dessus las fiolhas,
Ie cridoun : « De qu’avès ioi ?
De bòudroi ?
De poulpes, de crans, d’ancholhas ?

Manjarièn ben un moucèl
De pachèl
Ou quauca lapeta grisa.
Perdequé pourtàs pas pus
De bijus,
Ou d’arcèlis de « la Bisa » ?

Mès ela, sans s’arrestà
D’arquetà :
- Quand i’a pas pus d’R as meses,
Laissàs muscles e vigours
Dins lous gours,
E manjàs favas ou peses.

Pioi, se voulès un pachèl
Ferme e bèl,
N’i’a’n pla gros dins vostra cola,
Lou que vai s’escambarlant
Couma un cran
Quand travèssa « la Cadola » !

E sourtiguent un fortàs
Cacalàs,
Quita en plan lous galejaires.
Lou fais coumençarà lèu
D’èstre grèu ;
Pioi cau faire sous affaires.

Tout susourlejant un pauc,
Sans repaus,
Engulha enfin lou vilage.
Se tiba e desplega acò
A l’ecò
Qu’hou repèta au vesinage :

« Rulla, fennas, lou boulièch !
Es à dèch
Sòus la lieura ! Quau m’estrena ?
N’i’aurà pas per lous derniès ;
Cousiniès,
Escuràs vostra padena ! »

Per aici, perquin alai,
Dins un ai !
Çai ven lou mounde croumpaire.
Laissa pas marcandejà
Sans lachà
De bons mots en lenga maire.

E, soulajent un pauquet
Soun paquet,
Tout crident gagna la Plaça.
Lou fais baissa à vista d’iol…
… Dins un bol,
Am’un floquet de fougassa,

Lampa un cafè pla sucrat…
… De veirat
Rèsta pas la mendra coueta ;
E ris quand vei lou tablèu
De Babèu
Que rintra en butent Anneta.

Sourtis sous sòus emé gau
Dau mantau ;
Lous recomta sus la fauda.
Que l’ome vai èstre urous !
Sous poutous
Espèroun la Bouzigauda.

Quand las autras an vendut,
S’an pougut,
S’en tornoun, las tres en renga
Tricotent à tour de bras
Lou debàs
E laissent marchà la lenga

Sus Margoutoun que s’encrei
Quand se vei
Mihou qu’elas esticada,
Sus Finou qu’a de bauchun
E mai d’un
Que la tèn d’assegutada.

Sus Chichet que valsa pla,
Sus Sant-Cla
Qu’après-deman es la fèsta,
Sus Jan qu’a lou sinipieu,
Sus Matieu
Qu’a la farça toujour prèsta.

Lou tèms fila couma acò.
Lou Triò
Crousa gens, autòs, beligas,
Afairat, toujour charrent
En rintrent
Sans hou creire dins Bouzigas.

L’èr laugiè, coutilhoun court,
Au grand jour,
De long de la dralha cauda,
Sus lou cap pourtant soun fais,
De bon biais,
Camina la Bouzigauda.




jeudi 8 janvier 2015

Edmond Teissier : Au cagnard ! - extrait de l’Armagna Cevenòu 2015 - par Yves Gourgaud






Un grand prosateur cévenol : Edmond Teissier
par Yves Gourgaud

Edmond Teissier de Valflaunès (canton de Claret dans l’Hérault, 1904-1971) n’est pas un inconnu des lettres cévenoles : il est répertorié dans le Dictionnaire Fourié avec les brèves indications suivantes : « Instituteur au Petit Galargues puis à Lavérune, membre de l’Escolo dau Parage » 

La seule œuvre qu’il ait publiée fut Mount-Ferrand (Montpellier 1936, 125 pages), prose historique bilingue que sa fille Monique a eu l’heureuse idée de rééditer à l’identique en 2010. Dans cet ouvrage, artistement illustré de « 25 dessens de l’Autou seloun natura », il était annoncé trois autres publications en langue cévenole : une comédie dramatique intitulée Liont de las vinhas, un recueil de poésies L’amelliè flourit et une seconde étude historique : Lou castèl de la Roqueta. Est-ce l’insuccès de Mount-Ferrand qui aurait découragé l’auteur ? Nous n’en savons rien et nous ne pouvons que regretter que toutes ces œuvres soient restées manuscrites, car sa fille a eu la grande amabilité de nous en communiquer quelques-unes, et cet échantillon était suffisant pour comprendre qu’Edmond Teissier est un grand écrivain : sa langue est riche, précise et soutenue par un style qui ne manque ni de verve ni de profondeur. Il peut d’ailleurs être lu dans les chroniques L’Eclair d’oc du journal montpelliérain L’Eclair, où il collabora entre 1931 et 1933 et que les Archives de Montpellier ont mis en ligne. On notera que son poème Preguieira obtint, au concours annuel organisé par L’Eclair d’oc, le premier Grand Prix à l’unanimité du jury, composé de quatre écrivains reconnus et confirmés : Azema, Dezeuze, Fournel et le voisin cévenol d’Edmond Teissier, Louis Stehlé de Ganges.

(extrait de l’Armagna Cevenòu 2015)

Si la poésie d’Edmond Teissier est d’une très bonne tenue, sa prose est encore plus remarquable : dans ses meilleures réalisations, il peut concurrencer le Mistral des Memòri ou le Daudet des Lettres de mon Moulin avec un sens du rythme, une précision du vocabulaire et une syntaxe parfaitement adaptée au sujet traité, comme le prouve cette page également présentée dans l’Armagna Cevenòu 2015, accompagnée de sa traduction inédite, en exclusivité pour Marsyas2 :



Au cagnard !

Voulès que vous digue couma passave lou dijòu quand ère mèstre d’escola sus lou Larzac, aquel païs ounte las serps mourìssoun de languimen ?
Quand lou sourel dardaiava dins lou ciel blu e que lou tems èra siau, prenièi ma cana e sautave de roc en roc embé mas longas cambas de serpatiè. Mès quand lou terral bufava, caliè pas parlà d’acò : aquel alen de la Cevena pougnis trop las aureias. Cercave un bon cagnard darriè un grand bouis ou, encara mihou, entre dos grossas lausas ; ne manca pas amount-d’aut !
Alor demourave aqui las ouras entièiras à beure lou sourel couma un lasert.
Dequé fasièi ? Mes pas res de tout !
À dequé pensave ? Mes pas à res ! Mous iols parpaiejàvoun d’una causa à l’autra sans saupre soulamen ço qu’espiàvoun. Lou Causse s’espandissiè à perta de vista ; de rocs e de bouisses, ne-vos-aqui-n’as, e de tras en tras, aval au diable, un paure mas neblous embé quauques camps à l’entour.
Dins aqueles moumens, desoublidave que moun cor batiè ; ère tout acò : lous rocs grises, lous bouisses estrementits, lou mas, lou courbatàs à l’ala lusenta que passava sus ma testa en faguent : « Croa ! Croa ! »
Dequé voulès que vous digue, sièi pas belèu couma lou mounde, acò’s ben vrai, mes aquelas ouras las comte couma las mai meravihousas de ma vida.
De fes que i a, entre dous cops de vent, ausissièi un bruch de sounaias, e un briu après, lou pastre de la Truca fasiè espinchou, tout plegat dins sa capa. Fasian un pauc la blagada… Pioi lou sourel baissava, davalava darriè Pioch-Agut, que n’èra tout roumplit de belugas.
Lou Causse coumençava à se coubri d’escuresina. Ara, i aviè pas pus qu’un orle daurat sus la mountagna blua e la nebla s’espandissiè couma un mantel. Lou taral me pourtava un brounzimen d’esquinlas : èra lou troupel e lous biòus de la Truca que venien de laurà, que dintràvoun au mas. Enfin, un cor ressoundissiè couma la sirena sus la mar : la Ramouneta sounava lous varlets à taula. Tout enfrejoulit, me quihave sus mas cambas. Se ie vesiè pas pus.
Aval dins lou carrairoun qu’agandis à l’escola, un lum veniè. Èra encara aquel animal de pastre embe sa lanterna d’una man e soun ferrat roumplit de lach de l’autra, que remountava au masage d’en naut, ounte sa fenna demourava.
- Bouna nioch, moussu lou mestre !
- Bouna nioch, pastre !

Edmond Teissier, natiu de Val-Flaunès  (Claret) [Eclair d’oc n°18, 1931]

Traduction par Yves Gourgaud


*+*+*

Voulez-vous que je vous raconte comment je passais mes jeudis lorsque j’étais maître d’école sur le Larzac, ce pays où les serpents meurent d’ennui ?
Quand le soleil jetait tous ses feux dans le bleu du ciel et que le temps était calme, je prenais ma canne et sautais de rocher en rocher, avec mes longues jambes de héron. Mais c’était hors de question lorsque soufflait le vent terral : cet air des Cévennes vous pique trop les oreilles. Je cherchais un bon abri derrière un grand buis ou mieux encore entre deux grosses pierres d’ardoise : ce n’est pas ce qui manque là-haut !
Et je restais là des heures et des heures, à boire le soleil comme un lézard.
Ce que je faisais ? Mais rien du tout !
A quoi je pensais ? Mais à rien ! Mes yeux se posaient sur une chose puis sur une autre sans même savoir ce qu’ils regardaient. Le Causse s’étalait à perte de vue ; des roches et des buis à profusion , avec de loin en loin, tout là-bas, une pauvre ferme embrumée, entourée de quelques champs.
Dans ces moments-là, j’oubliais que j’avais un cœur qui battait ; j’étais tout cela : les rochers gris, les buis chancelants, la ferme, le corbeau à l’aile luisante qui passait au-dessus de ma tête en croassant.
Que vous dirai-je ? Il se peut que je ne sois pas comme tout le monde mais je compte ces heures parmi les plus merveilleuses de ma vie.
Parfois, entre deux coups de vent, j’entendais un bruit de clochettes et quelques instants plus tard, le pâtre de la Truque faisait son apparition, tout enveloppé de sa cape. Nous échangions quelques propos futiles… puis le soleil déclinait et passait derrière le mont de Pioch-Agut, qui se couvrait d’étincelles.
Le Causse commençait à sombrer dans l’obscurité. Maintenant il n’y avait plus qu’un ourlet doré sur la montagne bleue, et la brume s’étalait comme un manteau. Le vent terral m’apportait un bourdonnement de clochettes : c’était le troupeau, qui, avec les bœufs de la Truque de retour du labour, rentrait à la ferme. Enfin, un cor retentissait, telle une sirène sur la mer : la femme de Raymond appelait les valets à table. Tout saisi par le froid, je me dressais sur mes jambes. On ne voyait plus rien.
Là-bas, sur le sentier qui mène à l’école, on voyait s’approcher une lumière. C’était encore ce bougre de pâtre, sa lanterne dans une main et dans l’autre son seau rempli de lait, qui remontait au hameau d’en haut, là où était sa femme.
- Bonne nuit, monsieur l’instituteur !
- Bonne nuit, pâtre !
Edmond Teissier, 27 ans.

N.B. Pour se procurer Mont-Ferrand d’E.Teissier, édition bilingue : s’adresser à la Mairie de Valflaunès, Hérault.

Pour se procurer l’Armagna Cevenòu 2015 (avec cette prose et un poème inédit d’Edmond Teissier) envoyer un chèque de 5 euro (à l’ordre de : Yves Gourgaud) à l’adresse suivante :

Yves Gourgaud 56 avenue du 8 mai, 30520 St-Martin-de-Valgalgues

jeudi 28 août 2014

Francés DELILLE. : A MAGALOUNO





A MAGALOUNO 



Vesès, eila sus Magalouno,  
Coume lou nivo l'empielouno!... 
Frederi MISTRAL. Mirèio, cant. Ier. 




Ai vist ta bello glèiso, o Magalouno!  
Emé si grands arcèu e soun pourtau rouman.  
À l'adré, pròchi tu, bate la mar ferouno;  
À ti pèd, vers l'uba, lusis, palo courouno,  
L'aigo verdalo e morto dis estang. 

A toun entour, tout es mut, soulitàri; 
Dins li branco di pin soulet s'ausis lou vènt; 
Pamens, que de malan, de tempèsto, d'auvàri  
An crema, matrassa voste sòu, vòsti bàrri,  
Iscloun sablous! vièi porge trelusènt! 

Car l'isclo ounte t'auboures, glèiso santo,  
Avans l'ome es estado un sournaru voulcan:  
Terro de fiò, de tron, e fumanto, e bramanto,  
Qu'aurié pouscu nourri ni bestiàri, ni planto,  
Qu'aurien toujour fugido lis uman. 

Mai terro e mar de long siècle luchèron; 
La terro de la mar devenguè vinceiris;  
Lis abord de l'estang à cha pau s'ensablèron;  
Lou voulcan e sa lavo à la fin s'amoussèron;  
E lou sablas pourtè de tamaris. 

Alor, l'ome venguè dins ti parage.  
Quau t'a foundado?..... Es-ti lou marin Fenician  
Que, premié, trapejè toun palunen ribage?....  
Lou Grègo?... lou Rouman?... Es lou secrèt dis age, 
E que pòu pas nous dire l'istourian. 

Counservo dounc ta legèndo piouso:  
Te dis, o Magalouno (e, vai, escouto-la),  
Que de Marto e Lazare uno sorre amistouso,  
Mario, à toun iscloun, à ta ribo póussouso, 
Dounè soun noum tant dous de Magdala! 

Fuguères bèn long-tèms cléuta Roumano.  
Li nau, de-vers toun port arribant dóu relarg,  
T'adusien li tresor de Roumo soubeirano;  
Repartien, empourtant li bon vin de ti plano; 
E viviés richo e forto, au front di mar. 

Mai lou bonur pòu pas dura sus terro;  
Li richesso toujour tènton li maufatan;  
Vesigot, Sarrasin te declaron la guerro;  
Carle-Martèu t'arrouino.... E devenguères fèro,  
Recàti de coursàri, de fourban! 

As reflouri, ciéuta pountificalo! 
Toun sant evesque Arnaud, vrai servitour de Diéu,  
Rebastis, agrandis ta vièio catedralo,  
Te rènde ta bèuta, ta forço sènso égalo: 
Glèiso e castèu, ti tourre van i niéu. 

Aro, bravant dis ome la coulèro,  
Ti paret, ti merlet soustendran lis assaut.  
De deforo, saras la ciéutadello fièro;  
Mai, dintre, saras rèn qu'un oustau de preièro, 
Liò de travai, pietadous espitau. 

Sciènci, vertu coumpauson toun istòri?  
Pèr evesque as agu d'Autignac e Galtié;  
Mount-Laur, Raynié, Vissec souri digne de memòri,  
Canillac, Gaucelin fan que crèisse ta glòri,  
Emé Fredol, e Fleix, e Pelicié. 

De Papo t'an àutri-fes vesitado: 
Aleissandre, Innoucènt, Clemènt, Gelàsi, Urban.  
Vers tu, nouvèu Sant-Pèire, e dins sa mau-parado,  
Prouscri, tres an pausa sa cadiero sacrado,  
En fugissént l'emperaire german, 

D'ome valènt meravihouso tiero,  
Evesque, cardinau, abat, comte, baroun,  
Sus ti pieloun penjant crous, armo, escut, bandiero,  
A toun oumbro an chausi sa demoro darriero: 
Gardes ansin ti Guihèn, ti Ramoun! 

Tambèn, l'ai meditado e relegido  
L'iscricioun qu'à ta porto a messo toun Bernard:  
— Ome, prègo, pèr que ta mort sié benesido; 
Vène abéura ta set au sourgènt de la vido;  
Pèr ploura ti pecat es jamai tard!  

Oh! predicavias bèn, pèiro parlanto!  
Li sant espelissien dins lou païs moundin.  
La pèsto à Mount-pelié regnavo devouranto:  
De Sant Ro, soun enfant, la vertu pretoucanto  
La deliéurè d'aquel afrous verin. 

Magalounen, erias peréu cantaire;  
E, di flour de Toulouso envejant lou tresor,  
En bèu vers celebrant dóu Fiéu de Diéu la Maire,  
Un an, de Magalouno un canounge troubaire  
Aguè la joio: uno Vióuleto d'or! 

E n'auriéu ges pèr vous de souvenènço, 
Poulit parèu, d'aquéu mounastié foundatour,  
O bello Magalouno! o Pèire de Prouvènço!  
Vous amavias, erias urous, plen de jouvènço;  
Mai au Segnour óufrissias voste amour.  

Ai las! aquèli siècle de fe puro  
Soun liuen, e pèr toujour se soun esvanesi.  
Véuso de tis enfant, dins ta vasto planuro,  
T'embarro tourna-mai la soulitudo escuro.  
Van pas vers tu, lis ome de plesi!... 


Counsolo-t'en: car lou crestian, l'artisto,  
Noble tèmple rouman, t'óublidaran jamai.  
Bléujo dins lou soulèu, aquéu que t'aura visto,  
O plajo de palun, noun te troubara tristo:  
Clarejaras souvènt dins si pantai!  




Mount-pelié-Paris, jun 1879. 


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