mardi 14 février 2012

Blanc (de Poussan) - Mas Pensadas sur las électiouns - 1858



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Blanc
(de Poussan)


Mas Pensadas sur las électiouns
d'aù 21 juin 1857,

dediadas
a las géns dé l'ordré.



(Signé : Blanc.).
(1858).

Ny Présidén, ny Rey, pas même un Ampereur,
Chéz fadan pas jamay d'aoû poplé lou bonheur,
Perqué? Se que caourie, se que né pot pas estré,
Que lou simple barlét, siegué aou dessus d'aoù mestré.

Seguet en qrante hioch, que tan dé liberlat,
Lous hommes d'aoû poudé à vil prix la baylaboû,
Ne béjien en b'un fay que presque se crévabou
Qu'un riche en proulétary, aourien sayqué chanchat.

Sachedoû coumménsa per qranta cinq céntimas,
Peu tar sérien béngus à la prouprïétat,
Héroujés que soun plan, lou bécherén manquat
Aoûtramén nourien fach en França dé victimas.

Lou ciel nous énvouyct lou gran Napouléoun,
Que ly faguet lujy cent milla bayounéttas
Un chacun bénguet sage aoutan que dé fyéttas,
Pouyen dijé sans él, adïoû ma natioun.

Es bén récounougut qué la démagogya,
Counspira nioch et jour, qu'acû bouléversamén,
Pertout né fay aoutan à soun gouvernamén,
Chamay, l'énténdrén dije, ha ! ma chera patrya !.

Aoû démagogua caoû per lou rendre countén,
Dé bon by, dé tabat, et faydé bonna cheda,
Pas gaydé dé trabal, sans crény la miseda
Et loujour à la pocha agudrc un paoû d'argen.

Soun pas may qu'assoupich, un soûl cop dé baguétta
Lous véiriez arréngéas toutes chous soun drapeoù,
Et que débourdayen la bîla dé soun feoù;
Robespierre laysset una trop longua qouéta.

Per elles répeubliqua es la ley d'aou michan ,
Tandis que d'aoùtré ten era la ley d'aou sagé,
Emb'élla pénsayen d'agudré lou paitagé
Ygnodou qué caourie ly rébény chaqu'an.

Aou méndré mouvémén, l'hounnesté homme s'abija,
Dé gens que se dijién estré bons citoyens,
Ana faydé bellétta as chefs républicains,
Biedazés, per calcul, per pooù, per couardija.

Baoûtrés répeublicains, que nou fajez la cour,
Ben daqui qué jamay ses pas dédin la foula,
Mes rcstayez pas m'en d'aoù pot tida la poula
Amay que nous fagués la pata dé velour.

MOUNARQUAS dé l'Europa, éscoutas ma priera,
Judas à bous manténé una bonna unïoun,
Perqué pensou pas peus à la séditïoun
Rénounsas à jamay dé bous faydé la guerra.

Quaoù s'aymada soue-mema, aymada l'Empereur,
Réspéctada las leys , crinida la justiça
Aouda bon séntimén per nostra Ympepatriça
Car toutes doux déjirou à nous faydé un bonheur.


BLANC de Poussan.


CETTE - TYPOGRAPHIE GABRIEL BONNET





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dimanche 12 février 2012

P. Berengier : Per s’esclafar d’Aufred Marpillat

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Per s’esclafar


En aquesto pountanado de lagno generalisado, lis edicioun Lemouzi an agu la bono idèio de reedita « Per s’esclafar » d’Aufred Marpillat « un félibre tulliste valeureux ».

Aquesto reedicioun en reprints douno lou tèste óuriginau emé la reviraduro de l’autour, lis ilustracioun e la musico quand toumbo lou cas. Un recuei de pouësìo que lou majourau Joudoux ié dis « une œuvre saine, nationale et patriotique ». Si persounage soun acoulouri e varia e li sceno presso dins la vido vidanto.

Lou felibre Marpillat qu’èro mèstre en gai-sabé, faguè grando pèr Lemousin, sa lengo e si tradicioun, éu que vivié à Paris mounte empuravo la flamo e se capitè au debut dóu Felibrige en Lemousin.

Autambèn, presan la presentacioun que n’en fai Roubert Joudoux, biougrafìo, bibliougrafìo e countèste istouri e felibren.


P. Berengier

Un oubrage de 170 pajo que se devino lou n° 199 de la revisto « Lemouzi » (t.19 de la couleicioun Bernat de Ventadour). Costo 18 éurò.

Lemouzi 13 pl. Municipale, 19000 Tulle

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vendredi 10 février 2012

S.A. Peyre : MarsyasN° 378 (fin) - Critique provençale, politique & sociale

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Textes Présentés & sélectionnés
par Ive Gourgaud



Dans sa critique provençaliste, SA Peyre nous fait découvrir un aspect peu connu de sa personnalité : il s’intéresse à la lexicographie et développe un projet de Dictionnaire provençal. Mais il va d’abord régler quelques comptes avec la critique occitaniste :





PROVENCE


1 des troubadours aux occitans

De 1953 à 1961, trois éditeurs et deux compilateurs, qu'il ne serait pas charitable de nommer, ont commis le péché impardonnable, le péché contre l'esprit. II s'agit de la Provence.
L'histoire de la culture provençale n'a pas encore été écrite et le tableau de sa poésie (sans parler de sa prose) n'a pas encore été présenté, car on ne saurait prendre en considération quelques compilations sommaires, naïves, insuffisantes ou de mauvaise foi.
Les deux histoires et l'anthologie auxquelles je viens de faire allusion doivent être classées sans hésitation dans la catégorie de l'insuffisance et de la mauvaise foi.
Une nomenclature, un pêle‑mêle de noms de dialectaux patoisants, sans citations, ne prouvent pas qu'il n'y a point de solution de continuité entre les Troubadours et Mistral.
Quelques jugements grossiers, s'ils ne sont pas des ignorances, ne peuvent être que des tromperies.
Enfin, je ne vois pas pourquoi l'on s'obstine à substituer au nom rayonnant de Provence, un sobriquet qui n'est qu'un barbarisme. Est‑ce que l'on dit Oïlerie pour dire France ?
Pour dissiper toute équivoque : l'expression de langue d'oc n'a plus de raison d'être, depuis que Mistral a fait le Provençal, comme Dante a fait l'italien. Est‑ce qu'on dit : Langue d'oïl ? On dit : langue française. Les dénominations oïl, oc, restent dans le domaine de l'érudition, où elles sont nécessaires. Elles disparaissent du domaine de la culture.
Quant aux Troubadours, «il est des morts qu'il faut qu'on tue», lorsque les thuriféraires fanatiques jouent aux thaumaturges attardés. Les érudits de bonne foi et les lecteurs cultivés sont d'accord pour reconnaître que la littérature troubadouresque était déjà mourante lorsque la croisade contre les Albigeois lui donna le coup de grâce. (Cf. Joseph Anglade, passim).
On s'est efforcé de relever leur fond plutôt plat, en insistant sur leur habileté prosodique, qui a été surfaite et dont il reste peu de chose.
Quant au trobar clus, il a été surfait aussi et consiste surtout en jonglerie de mots dans les ténèbres. Reste « l'amour courtois ». Mais on trouve chez les Troubadours une part égale d'amour fastidieusement courtois et de grossièreté et de brutalité envers les femmes. Si l'on met les admirateurs des Troubadours au pied de ce mur plat, ils répondent que c'est surtout la musique dont les Troubadours accompagnaient leurs poèmes qui était belle !
Voilà donc la poésie des Troubadours réduite au libretto. En effet : « Ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante ».
De sorte que le mieux que l'on puisse accorder aux troubadours, c'est qu'ils ont agi comme ces catalyseurs, qui n'ont pas de valeur intrinsèque mais sans la présence desquels certaines combinaisons ne pourraient pas se produire. Ne vient-on pas de s'apercevoir, aussi, dans l'invention des transistors, que le résultat est obtenu par l'introduction d'impuretés dans les récepteurs ?
Mais je crois avoir traité amplement la question dans le chapitre : A la recherche des troubadours de mon ouvrage La Branche des Oiseaux (Editions Marsyas, 1948) où pour la première fois la question de la langue provençale est posée sans équivoque, et qui, paru en 1948, n'a pas encore été réfuté, car des injures ne sont pas des réfutations.
Quant à la série de dialectaux plus ou moins patoisants, je ne puis que référer le lecteur à l'examen objectif que fait de leurs oeuvres (des moins mauvaises aux pires) Pierre Devoluy, dans Mistral et la Rédemption d'une langue (Editions Grasset, Paris, 1941).
Enfin, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est bouffon de voir, dans « la table méthodique » (sic) de l'anthologie, ce que le compilateur appelle la troisième période s'ouvrir par Fabre d’Olivet, Mistral étant lui‑même placé seulement au début du second tiers de cette troisième période...
C'est d'emblée la méconnaissance grossière, sinon la négation systématique, de la création de la langue provençale par Mistral.
Il était déjà regrettable que les deux compilateurs aient commis dans leurs «histoires», - dont la seconde n'est d'ailleurs qu'un démarquage de la première, mais avec certaines aggravations ‑, de telles accumulations confuses, de tels escamotages qui paraissent systématiques, de tels gauchissements ou manques de droiture ; mais la chose devient plus indéfendable encore dans une anthologie (dont le responsable est le second compilateur).
Si nous admettons un moment qu'une anthologie peut n'être qu'un échantillonnage, encore faudrait‑il que cet échantillonnage soit complet, et suffisamment classé pour en marquer le disparate, ‑ dans le cas qui nous occupe, ‑ entre le violon, la mandore et le mirliton ; ce serait là un minimum d'honnêteté. Je sais bien que cette anthologie s'arrête aux morts (à l'exception d'un seul vivant, très âgé) ; mais encore il y a dans cette vallée de Josaphat trop de présents médiocres et trop d'absents de valeur.
On a donc l'impression d'un pêle‑mêle à la fois abondant et restreint et d'un choix fait à la pelle.
Même les véritables poètes sont généralement représentés par ce qu'ils ont écrit de moins original, de moins significatif et de moins beau. On dirait que le compilateur a procédé par moindre effort ou par insuffisance de documentation, ‑ pour ne pas pousser les choses au pire.
Le même manque d'information, la même absence de hiérarchie dans le choix des poètes et de leurs oeuvres, le même bâclage, se retrouvent dans les notices sommaires qui accompagnent chaque poète (ou rimailleur) car on y voit beaucoup plus de notes biographiques, allant quelquefois jusqu'à la flagornerie, que de jugements littéraires nuancés.
Mais l'on a bien voulu me dire, d'une façon gentiment paternaliste, que cette anthologie est très représentative, et que l’on en a exclu les poètes vivants parce que sinon le choix aurait été quasi impossible, et qu'enfin, les choses sont vues beaucoup plus lucidement à Paris qu'en Provence !
Il n'empêche que la meilleure anthologie des Poètes Provençaux d'Aujourd'hui, qui ne comprend justement que des vivants, a été publiée en 1956, à Aix‑en‑Provence (Editions du Groupement d’Etudes Provençales).
Celle qui vient d'être publiée à Paris, qui rassemble, et bien mal, les membres épars et plus ou moins estropiés des poètes morts, et qui est en outre amputée des poètes vivants, ne peut donner aux lecteurs non initiés qu'une idée incomplète, fausse et dérisoire, de la poésie provençale dans la continuité toujours renouvelée du miracle de Mirèio.


Note d’Y.G. : Quels sont ces trois ouvrages et ces deux auteurs « qu’il ne serait pas charitable de nommer » ? D’après nous, il s’agit de Charles Camproux, auteur d’une Histoire de la Littérature Occitane (Payot, Paris 1953) et d’André Berry, auteur d’une Anthologie de la Poésie Occitane (Stock, Paris 1961) et du chapitre « Les littératures du domaine d’oc » dans la prestigieuse collection de La Pléiade (Gallimard, Paris 1959).





2. PROJET D'UN DICTIONNAIRE PROVENÇAL

Mistral a reçu sur la tête quelques pavés d'ours. L'un des plus lourds a été celui de Camille Jullian, comparant Mistral, fervent et patient compilateur du dictionnaire provençal : Lou Tresor dóu Felibrige, à Littré. Il avait, certes, la ferveur et la patience de Littré, mais il n'en avait ni la méthode ni la compétence. Littré n'était pas un grand poète, mais il était un grand philologue. Le dictionnaire de Mistral, si utile, si indispensable qu'il soit, n'est qu'un fourre‑tout, un capharnaüm, une chose à refaire, à compléter, à mettre en ordre. Mistral était aussi incapable de mener à bien un dictionnaire que d’organiser le Félibrige. Il n'était qu'un créateur sémantique ; il n'avait que son génie. De même Dante, créateur de la langue italienne, fait montre dans ses considérations linguistiques de beaucoup plus d'ignorance que de savoir.
Il convient de relire attentivement la préface du Dictionnaire de la langue française de Littré, car elle me paraît donner d'une façon parfaite le plan d'un dictionnaire, son but, ses règles, ses raisons.
Voici ce que dit Littré sur l'usage courant, et l'historique, de la langue :
« Pendant que, dans l'article consacré à l'usage présent, les acceptions sont rigoureusement classées d'après l'ordre logique, c'est‑à‑dire en commençant par le sens propre, et en allant aux sens de plus en plus détournés, ici (dans la partie historique ) tout est rangé dans l'ordre chronologique. » (Préface, p. XXI).
Mais, alors que pour le français Littré arrête l'ordre historique au XVIe siècle, il convient pour le provençal de prolonger l'ordre historique jusques et y compris les prédécesseurs de Mistral, qui a fixé la langue provençale moderne, ‑ sans préjudice, cela va sans dire, de l'évolution naturelle de toute langue vivante.
Ainsi donc, pour la partie moderne, il convient de donner le sens propre, puis les significations détournées et figurées en citant, à côté des locutions courantes et des proverbes dans leur forme actuelle, les exemples littéraires, depuis Mistral, Roumanille, Mathieu, Aubanel, etc., jusqu'à Joseph d'Arbaud et aux poètes et prosateurs d'aujourd'hui.
Les citations pour la partie historique devraient commencer à la paraphrase de Boèce en continuant avec les Troubadours, les dialectaux, les patoisants, les provençalisants, etc., (dont les derniers seraient Jasmin, Gelu et Bigot) ; pour la prose voir en outre les documents communaux, les papiers de notaires, les livres de raison, etc.
Dépouiller systématiquement les dictionnaires qui existent déjà, non pas seulement lou Tresor de Mistral, et le Pichot Tresor de Xavier de Fourvières, mais aussi les dictionnaires d'Honnorat, Boissier de Sauvages, etc.
Ce nouveau dictionnaire, les conditions de la langue étant ce qu'elles sont, doit s'étendre aussi dans l'espace et recueillir tous les vocables dans les dialectes, sous‑dialectes et patois, lorsque ces vocables sont capables d'enrichir la langue, en leur donnant la morphologie provençale, mais en indiquant aussi la forme, ou, plutôt, la corruption dialectale ou patoise. Une bonne partie de ces formes aurait naturellement sa place dans l’historique. Eviter de surcharger la rubrique de chaque mot des formes dialectales ou gâtées, comme l'a fait Mistral dans lou Tresor dóu Felibrige.
L'en‑tête de chaque mot doit donner seulement ce mot sous sa forme provençale (c'est‑à‑dire mistralienne) pure ; tenir compte pourtant de l'évolution normale d'une langue vivante, même lorsque cette évolution consacre ce qui n'était au début qu’un barbarisme (les philologues savent que de pareils exemples ne manquent pas dans les langages cultivés).
Ce dictionnaire doit donc être un inventaire complet de toute la langue d’oc, en [r]apportant tous les éléments de cette langue à sa forme accomplie c'est‑à‑dire au provençal de Mistral.
Un tel dictionnaire doit‑il être bilingue (provençal‑français) ?

Il semblerait que non, pour bien marquer que l'oeuvre n'est pas faite, plus ou moins, en fonction du français, mais se suffit à elle‑même.
Il conviendrait pourtant d'indiquer (à la fin de chaque article comme le fait Littré, et non pas au commencement comme le fait Mistral, et avec des bases philologiques plus solides) l'étymologie latino‑romane et les vocables semblables des autres langues soeurs : français, italien, catalan, espagnol, portugais, valaque (si le valaque ne s'est pas trop slavisé) ; il conviendrait aussi, pour les mots tirés du grec, de l'hébreu et des autres langues du monde, de donner les mots grecs, hébreux ou étrangers correspondants.
De même, lorsque une langue qui n'est point latino‑romane possède des mots du même prototype que les mots provençaux, étant tirés du même fond, donner ces mots, par exemple les mots anglais : remembrance, capricious, etc., qui sont les mêmes que les mots provençaux, et s'écrivent de la même façon ou presque.
Ce dictionnaire n'étant pas bilingue, il conviendrait de bien soigner la définition des mots, tout en les illustrant, dans l'ordre indiqué ci‑dessus, par d'abondantes citations.
Tout le dictionnaire serait donc rédigé en provençal, définitions comprises, et l'on peut mesurer quelle maîtrise de la langue acquerrait lui‑même celui qui composerait un tel dictionnaire.
Dans une préface, préciser le but et le plan de l'ouvrage, incorporer dans cette préface un traité sommaire d'orthographe, selon celui de Jules Ronjat, les principes essentiels de grammaire et de syntaxe (à rappeler aussi, chaque fois que cela est nécessaire, dans le corps du dictionnaire) et, enfin, la discrimination entre : patois, dialectes et langue.



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A cette chronique de critique provençaliste, SA Peyre a ajouté une chronique dont le thème est tellement actuel et le contenu tellement mistralien (au sens le plus profond du terme) qu’il eût été impardonnable de ne pas l’inclure dans cet hommage :




CHOSES NUES
L’ÉCONOMIE POLITIQUE CONTRE LHOMME

Dans mon Essai sur Frédéric Mistral (Seghers, Paris 1959) j'ai écrit :

« En 1907, Mistral refusa, malgré les implorations de Pierre Devoluy, de se montrer à la tête des manifestations vinicoles du Languedoc, suscitées par d'absurdes raisons économiques, e qui ne tardèrent pas à dégénérer en arrivisme politique. Sagesse de Mistral ».

Un lecteur d'Argelliers (le village de Marcelin Albert) vient de m'écrire pour me reprocher courtoisement de méconnaître la misère des viticulteurs dans les premières années du siècle.
Je dois d'abord dire à mon correspondant que dans le journal provençal La Regalido, que nous publions en 1909, Alari Sivanet (pseudonyme d'Elie Vianès) et moi, nous avions donné dans l'enthousiasme de nos dix‑huit ans, une traduction provençale des Mémoires de Marcelin Albert, dont l'original avait paru dans le journal silloniste l’Eveil démocratique, de Marc Sangnier.

Voici le début du premier chapitre (je retraduis du provençal en français, n'ayant plus l'original sous les yeux) :

« De 1900 à 1907, traité d'illuminé et de fou, j'essayai, malgré les intrigues politiciennes, d'ouvrir les yeux de mes frère sur la détresse du Midi viticole. C'est en 1900 que je commençai de prendre une part très active aux mouvements de défense viticole dont je suis le promoteur. L'année avait été mauvaise, elle s'était douloureusement signalée par une mévente extraordinaire. D'autre part, la loi sur le privilège des bouilleurs de cru était abrogée au même moment. Or, les vignerons n'avaient qu'un moyen d'échapper à la misère qui Ies guettait : faire ce qui s'était déjà fait en l'année 1875, désastreuse aussi : distiller la moitié de la récolte et vendre le reste à 12 frs l'hecto. Mais avec la suppression des privilèges des bouilleurs, la chose était impossible. Paris fabriqua d'ailleurs en 1900 deux fois plus de vin qu'il n'était nécessaire. /.../ C'est ainsi que nous arrivâmes à l'année 1903, au commencement de laquelle, le 23 Janvier exactement, fut votée la Ioi véritablement criminelle qui permettait le sucrage des vins. /…/ Beaucoup de propriétaires, hélas, profitant de la nouvelle loi, « sucraient leurs vins ». D'un autre côté, les vins d'Italie et d’Espagne pénétraient frauduleusement en France. De telle sorte que cette loi sur le sucrage, que d'aucuns avaient d'abord proclamée avantageuse pour tout le monde, devait bientôt nous ruiner tous».

C'est ainsi que Marcelin Albert lui‑même glisse légèrement sur la généralisation des vins de sucre.
Marcelin Albert était d'ailleurs un homme de bonne foi, comme le déclare Edmond Lagarde dans La Prochaine révolution (épilogue des événements du Midi) (Henri Jouve, Paris, circa 1908) :

« On sait qu'il s'était rendu à Paris pour y voir le président du Conseil. On lui a fort reproché cette démarche, non pas pour suspecter sa loyauté qu'il serait douloureux de mettre en doute, mais en raison de son tempérament peu diplomatique »

(D'où on pourrait inférer sinueusement que bonne foi et diplomatie ne vont pas toujours ensemble !).
En fait, que se passe‑t‑il au début du siècle ?
A l'abri de la loi « permettant » le sucrage des vins, la plupart des viticulteurs se mirent à fabriquer du vin de sucre, et créèrent ainsi une surproduction artificielle qui fit tomber le prix à une moyenne de cinq francs l'hectolitre, pour un prix de revient d'environ 12 francs. Dans le village du Gard où je passais mes vacances, je voyais, en Septembre, des charrettes des propriétaires revenir de la gare avec des chargements de pains de sucre, dans l'emballage alors classique de papier bleu. Il n'y avait qu'une seule propriété dans le village où l'on ne fabriquait pas de vin de sucre, non pas par sagesse économique mais parce que le père était trop vieux et le fils trop indolent.


Plus tard, un courtier du même village me contait comment, voyant un jour défiler devant sa porte les propriétaires qui allaient prendre le train pour manifester dans une des grandes villes du Languedoc, il les avait injuriés en leur demandant s'ils n'avaient pas honte d'aller se plaindre contre le Gouvernement pour le mal qu'ils s'étaient fait eux‑mêmes par lucre irréfléchi.
Quant à la politique, Marcelin Albert (qui faillit à son retour de Paris être pendu par la foule à l'un des platanes de son village) en avait bien vu le danger, et il écrit dans le premier chapitre de ses Mémoires : « Périsse la vigne, pourvu que la politique soit sauve. C'était là le cri des politiciens ».

On attribue au baron Louis, Ministre des Finances sous la Restauration, cette parole : « Faites‑nous de bonne politique, et je vous ferai de bonnes finances ».
Comme presque toutes les formules célèbres, celle‑ci pourrait être retournée sans cesser d'être vraie en apparence : « Faites-nous de bonnes finances et je vous ferai de bonne politique ». D'ailleurs, n'appelle‑t‑on pas bizarrement économie politique « la science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (selon la définition de Littré) ?
En fait, cette expression « économie politique » rappelle l'hircocerf de la vieille scholastique. Puis‑je citer ici un Intermède (paru dans Marsyas, N° 168, de Décembre 1934) ?

« ‑ Y a‑t‑il quelque chose à manger ?
‑ Oui.
‑ Mangera‑t‑on ?
‑ Non.
‑ Pourquoi ?
‑ Faute d'argent pour acheter de quoi manger.
‑ Pourquoi l'argent manque‑t‑il ?
‑ Parce qu'il n'y a pas de travail.
‑ Pourquoi n'y a‑t‑il pas de travail ?
‑ Parce que la production est trop abondante.
‑ On ne mangera donc pas parce qu'il y a trop à manger ?
‑ Oui.
‑ Etes‑vous idiot ?
‑ Non, Monsieur ; je suis un économiste distingué ».

Pendant des millénaires, l'inquiétude humaine a été tournée vers la production ; il semblerait maintenant qu'elle se tourne vers la répartition mais peut‑être va‑t‑elle revenir vers la production, si, comme le craignait Malthus, la population augmente plus vite que la nourriture ; d'où, pour certains, une seule panacée, celle du dirigisme. Mais ne vient‑on pas de découvrir, en Amérique centrale, des vestiges inquiétants de dirigisme ? Et ce dirigisme n'a pas sauvé ces antiques civilisations.

On a déjà dit que la guerre, au lieu de la paix, était un moindre effort. De même les lois souvent impuissantes, sinon incohérentes, et les réglementations de plus en plus envahissantes, ne sont‑elles pas un moindre effort au lieu de la recherche d'un Ordre nouveau, recherche qui serait peut‑être moins utopique qu'il ne paraît si l'hypocrisie ne viciait cette recherche même.
Je n'ai moi‑même nulle panacée à proposer ; mais j'essaie de me garder des marchands d'orviétan et des fabricants d'électuaire. Dans quelques années, avec l'accélération de Histoire, si ce n'est déjà fait, la crise viticole de 1907, sans rien perdre de ce qu'elle a eu de tragique, nous paraîtra aussi vaine que la bataille de Waterloo, la guerre de Cent ans ou les Croisades, y compris celle contre les Albigeois. Le même penseur qui était aussi un poète, et qui a dit : «Nous, civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles» [P. Valéry], n'a-t-il pas été aussi l'un des premiers à s'élever contre le déterminisme historique, en même temps qu’André Chamson dans l'Homme contre l'Histoire ?
Le philosophe Bayle constatait dès le XVIle siècle le danger qu'il y a lorsque la monnaie, qui n'est qu'un signe représentatif de produits, de marchandises, devient elle‑même une marchandise.
L'une des épigraphes du journal La Regalido, dont je parlais tout à l'heure, était justement une parole de Marcelin Albert :
Terro venèn, e terro anan, e de la terro nautre voulèn viéure. C'est‑à‑dire : Nous venons de la terre, nous retournons à la terre, et c’est de la terre que nous voulons vivre).
Cette beauté biblique trouvée spontanément par « l’illuminé » Marcelin Albert repose sur une base pratique : Nous travaillons la terre et nous voulons en vivre; ce qui s'accorde avec la réalité économique à laquelle nous sommes forcément ramenés.
Lorsque la monnaie, signe d'échange pour nous délivrer des complications du troc, devient, comme le travail l'était déjà devenu avant elle, une marchandise ; lorsque l’argent « fait des petits » par le simple jeu de la spéculation, lorsqu'il y a surproduction même naturelle, c'est‑à‑dire lorsque les récoltes sont trop abondantes (sic) et que les prix de vente descendent au-dessous du coût de production et que les denrées de première nécessité sont détruites par les producteurs exaspérés, alors que les deux tiers de la terre sont sous‑alimentés, n'est pas là la preuve que l'économie politique n'est plus qu'une tumeur cancéreuse ravageant l'organisme social ?
Si nous nous bornons à constater que l'économie politique est encore contre l'homme, sans essayer d'inverser la formule en l'homme contre l'économie politique, ne risquons‑nous pas justement la mort de notre civilisation ?


mercredi 8 février 2012

SULLY-ANDRÉ PEYRE : Marsyas N°378 (juillet-août 1961) - PALINURO - 1950-51 - poésie provençale avec traduction française

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HOMMAGE À SULLY-ANDRÉ PEYRE
(suite)



Yves Gourgaud


Le numéro 378 de Marsyas (juillet-août 1961) se révèle d’une richesse exceptionnelle :
nous y découvrons d’abord un des chefs-d’œuvre de la poésie peyrenque : PALINURO.

Ce long poème (200 vers) est la septième et dernière pierre d’un édifice mythique qui avait donné auparavant (nous donnons les dates de parution dans Marsyas) :

1) Proumetiéu (1946), 130 vers
2) Ourfiéu (1951), 700 vers
3) Filemoun e Baucis (1951), 200 vers
4) La Glòri (1951), 700 vers
5) Fablo (1956), 696 vers
6) Eliò (1957), 700 vers.

Ces sept grands poèmes forment un imposant recueil de plus de 3300 vers, qui malheureusement n’a jamais été publié. Certes il existe bien un ouvrage de 215 pages, intitulé Mythes et publié en 1964, mais il ne contient que trois des grands poèmes mythiques en provençal : Palinuro, Ourfiéu et Dafnèio (autre nom, plus judicieux, de Fablo).
A ces œuvres en provençal, les éditeurs avaient ajouté trois grands poèmes en français : Hercule, Léda et Tantale. Cette importante édition est malheureusement épuisée, et j’en profite pour remercier Jean-Marc Courbet qui, il y a dix ans, m’offrit cet ouvrage. Encore disponible (je crois) est la superbe anthologie que l’Astrado Prouvençalo a consacrée à S.-A. Peyre (Choix de poèmes provençaux, 1990, 222 pages) : on y trouvera le texte d’Elìo.

Au total 4 poèmes mythiques sur 7 ont été édités, en deux ouvrages.
Voici donc le dernier grand poème mythique de SA Peyre, dans une présentation qui n’est pas celle de Marsyas : en effet, le poète a toujours présenté la traduction française en regard du texte original, comme le faisait Mistral, alors que nous préférons donner à lire tout le poème provençal, suivi de toute la traduction française. Ainsi, le lecteur ne sera pas tenté de papillonner d’un texte à l’autre, au risque de perdre la cohérence et la force du texte original ou de sa traduction.

Yves Gourgaud Présentation & collecte du texte original




PALINURO


I
As mena tant de tèms aquesto vièio nau,
Sus d'erso que jamai se pauson, meme paiso,
Qu'aniue, entre‑mitan lis astre e li fanau,
Siés las, e meme lou regrèt dins tu s'amaiso.

Uno grando inchaiènço te pren, e belèu
Te fises sus li diéu pèr gouverna l'empento ;
Toun èime es uno mar de sounge e de fablèu,
Un eterne moumen aduno ta memento.

Sus lou balans dis aigo as vist mounta Venus,
Divesso amaro, e Netuno que rancurejo,
E li moustre tranquile e li grand desir nus,
E li pèis esquiha dins lis estello frejo.

Que lis aigo, li vènt e li lòngui passioun
Menon à soun destin lis ome que s'estounon,
Que t'enchau ? Siés vengu, dins ta grand ravacioun,
I raro ounte lou tèms e lou secrèt se dounon.

Dins la tèsto e lou cor as plus rèn qu'uno pas,
Ti mèmbre an capita la mouvènto planuro,
l'a plus, pèr t'engana, ni d'en‑aut ni d'en‑bas,
T'ensouvènes de tout pèr sèmpre, Palinuro.

II

De cop, de grands uiau alumbravon sa vido,
E lou tron clantissié. Avié pòu, dins sa niue,
D'aquel estrassamen, d'aquelo estrementido,
Di founsour de la mar à la cimo di piue.

Sus la mar glouriouso, eterno e chanjadisso,
A mena li batèu, a mena li catau,
Aquéli pàuri tèsto, ausi si charradisso
Vano, sus de destin qu'éli creson fatau.

I’a sembla de mena lou noun‑rèn sus li toumple.
Mai li causo soun pas tant simplo, vièi pilot ;
Se toun èime es amar e se toun cor es gounfle,
Entre l'aven dis astre e lou grouün di flot,

Se siés las, e tant las que dormes à l'empento,
Dins li sounge counfus, dins li record d'óublit,
S'as passa li regrèt, li passioun e li crento,
E se siés adeja coume un mounde abouli,
Es que siés aurre enca, proumés à de sereno
Que vendran vers toun cors, sus lou vièi ribeirés,
I pouèto di tèms de quau la man sereno
Tèis pèr t'ensepeli lou susàri de res.

III

Se t'avien escouta, li catau dóu negòci,
Li mèstre de la guerro, e lis ome perdu,
Auriés belèu mena l'equipage e li mòssi
Au‑delai di vièi jour e di pàuri vertu,

Vers uno terro sèns Letiéu, liuen de l'istòri,
Terro coume la mar sèmpre recoumençant
Ounte crèisson jamai li flour d'endourmitòri,
Ounte ges de pouisoun crèmo o pourris lou sang.

Cercavon l'enemi, mai se batien entre éli ;
Proun d'ùni, adeja, trahissien, e jamai,
Vers la sablo ount creissien li grand pin e lis iéli,
Desiravon l'espai e lou divin esmai.

Inchaiènt, peresous, ibrougno, niais, destrùssi,
Paurous e pataras, bragard sènso counsèu,
Sis èime avien pas tant de lusour que d'esclùssi,
Jamai proun enfiouca pèr brula si veissèu.

Es que voulien que li menèsses ? Li menaves,
Li gardant di remòu, dis estèu escoundu ;
Coumprenien jamai rèn de ce que i’ensignaves,
De‑bado à sa foulié toun aubire apoundu.

IV
Sabes plus, vièi pilot, se dormes o se vihes,
Entre l'aigo e lou cèu, l'estelan e lou sour,
E di mort e di viéu sabes plus quau destrìes,
Li secrèt jamai di, pèr l'auriho di sourd ;
De l'encèndi de Troio à la làupi de Dido,
D'Eleno e de Creüso, e d’Ecubo à Venus,
D'aquelo que se tais à‑n‑aquelo que crido,
E Cassandro toujour pèr quau li tèms soun nus.

Dins la nau, d'uno som de vin e de mangiho,
Dourmien, dourmien espés, meme lou grand Enas.
Pèr éli, ni pèr tu, i’a plus de tèms que giho,
Mai an mens, tant que soun, d'aveni que tu n'as.

Li Càrri viron d'aise, autour d'aquelo estello
Imbrandablo, regard sus l'Uba ; lou camin
Lumenous, qu'es pancaro aquéu de Coumpoustello,
Amoulouno en travès sa póusso e si fremin.

Mounte la mar, lou cèu ? Sèmblon qu'an plus de raro ;
E de que soun lis ome entre lis elemen ?
Mai Palinuro, tu, d'éli tout te separo,
E dormon, sabon plus se li tènes d'ament.



V

L'empento, dins ti man, tu la sèntes à peno,
La voio dins toun cors s'aturo. Dins lou front
L'idèio es qu'un pantai de repaus e de peno.
Que lou giscle es amar ! Qu'èro douço la font

Di chato, un calabrun de ta vièio jouvènço...
Palinuro, as perdu lou tranquile bonur,
La sagesso que parlo i tèndris esmouvènço,
Pèr mena questo nau nounte rèn es segur.

Sènso tu, que farien subre l'asard dis erso ?
I'a‑ti rèn qu'un pilot, dins un fube de diéu,
Qu'uno tèsto au mitan de tèsto tant diverso ?
Palinuro, atriva pèr l’abime badiéu,

Mounte li toco van pèr queto fin, degòli ?
l'a plus meme d'en‑aut, i’a plus meme d'en‑bas ;
Lou fanau, à la pro, vèn d'abena soun òli ;
E res, pas meme tu, saup pas coume siés las.

Es qu'assajes alor de t'auboura ? Trantaies ;
Un pau d’auro belèu s'enauro vers la nau,
E te buto. Resquihes, à peno t'esfraies.
La nau sènt lou quitran e lou fum dóu fanau.

VI

Esquihes dins la mar, entre desvèi e dormo,
T'estoufegues un pau ; estounes plus li pèis ;
Au balans di remòu, siés bressa dins ta formo
Mourtalo; nai deja ta fatorgo fai crèis.

Toun cadabre, un tantost, emé la mar que mounto,
Desvesti pèr lis erso e crema pèr la sau,
Vèn d’aise se pausa, liuen di pòu e dis ounto,
Sus lou recate d'uno gravo que res saup.

Mai li sereno soun vengudo à la seguido,
E canton pèr lou mort coume an jamai canta
Pèr li viéu ; li sereno soun pas ajouguido,
Car sabon de secrèt dins l'eterne acata.

Canton, ‑ lou proumié Cor cantant pèr Palinuro - ;
Li veissèu soun bèn liuen ; li moustre palamard
Escouton aquéu Cor mounta vers la sournuro,
Esperdre si resson vers lou tèms e la mar.

Li pouèto vendran en ecò li rejougne,
E saras Palinuro encaro, eternamen,
Mentre que li catau pèr rèi se faran vougne,
E li ciéuta faran si pàuri mudamen.

VII
Ulisso, l'endeman de la primo vesprado,
Ulisso, barrulaire, endùstri, prounte, ardit,
Quau saup pèr quet asard, quau saup pèr queto astrado,
Poujo sa barco ounte es Palinuro espandi.

‑ « 0 tu qu'as acaba ta marino escourrènço,
T'atrove, noun saupènt quand finira la miéu
Ni coume. Toun repaus m'es‑ti uno abourènço
0 'no pas ? ‑ Noun lou sabe. E que sabon li diéu ?

Quau siés ? As ges sus tu de signe. E queto marco
Me dirié toun païs, ti viage, ti vertu,
Ta nau e ti coumpan, ta souleso e ta barco,
Belèu sarai deman, coume lou siés, perdu.

l'aurié‑ti quauque nous entre nòsti dos vido ?
À tras li fiò, lou fum, l'escumo e li vènt dur,
Li femo abandounado, e li femo ravido ?
Coume tout sarié clar, s'erian pas tant escur !

Partiguère un matin de moun maine d’Itaco,
Pèr lou revenge estré d'un amourous arland ;
Li capo èron coutrìo, emé belèu l'estaco
De la piho. E'm'acò siéu soulet e garland ».

VIII
Ansin mutè dins éu, davans lou mort, Ulisso,
Un moumen alassa de courre e de menti,
En membrant li palais abrasa, la téulisso
De soun oustau ; mai s'es vanamen alenti

Davans aquéu cadabre incouneigu, encaro
Famihié, car la lus espargis en secrèt,
Dins soun èime que tant d'aventuro mascaro,
Belèu l'estounamen d'un saupre mai escrèt.

‑ « 0 quau siés ? Se poudiés me parla ! La planuro
De la mar t'a pourta, coume iéu m'a pourta.
Se couneissiéu toun noum ? Sort fali, que benuro
Un espai estounant que n'en siéu counfourta,

E pamens en desrèi ». ‑ Ansin mutè l'indùstri.
Palinuro, dins soun silènci salabrous,
Sus la sablo, e li tros de la nacro dis ùstri,
Respoundié rèn de mai. Lou flot escalabrous

Revendrié belèu lou querre, pèr l'abime.
Ulisso revirè sa barco vers la mar,
Trevira que lou mort fuguèsse tant sublime ;
E l’erso èro mens traito e lou vènt mens amar.

lX

Ulisso s'enanè sus la mar sènso pauso.
E la mar sèngo pauso, e lou vènt, e li jour,
Que fan e que desfan e que refan li causo,
Dins un barrejadis eterne, la roujour

Di tremount sus la plajo incouneigudo, e l'aubo
Afrejoulido, blèimo, ounte l’oumbro palis,
Quand la lumiero encaro es un glàri que raubo
Lis esfrai reviha de la niue que falis,

E que fai lou matin de la niue lou susàri ;
E tout ço que delego, emé tout ço que mord,
Li cranco, lou menut, lou pacientous bestiàri,
D'à‑cha‑pau prenon tout de Palinuro mort ;

Emé li vai‑e‑vèn de la mar aïssablo
Palinuro perdu s'avalis, demeni
Se desfai, dins li toumple e sus la vièio sablo,
En póusso que la mar pòu souleto teni.

Palinuro, toun cors es plus rèn ; de milèime
Belèu empeiraran ta póusso dins de ro,
Coume fan di couquiho embrisado ; toun èime,
Escàpi, trevara li pouèto e li pro.

X

Palinuro, pilot de tant de navegaire,
- Toun oumbro sus li nau, à l'empento ti bras, -
Que li coumprenes trop, que te coumprenon gaire,
Quant de cop dins li gourg de la niue toumbaras ?

A l’agrat de la mar, souto la fe dis astre,
Pèr li gounfle catau, lis ilote sadou,
Foro di bèn tranquile e di pichot cadastre,
As mena li batèu, pilot aparadou ;

Si viage an devouri toun bonur e ta vido,
E siés pas revengu coume Ulisso, à toun mas ;
E ti femo, Cassandro, e Penelopo, e Dido,
Soun que d'àutri simbèu, o pilot véuse e las ;

Soun que d’àutri simbèu, proufetico e fidèlo,
Mentre que sus la mar e ta radiero nau,
Siés qu'un ome perdu, mendre pèr lis estello,
Lou fousfore marin e la mort dóu fanau.

Palinuro, pamens, te vaqui dins li signe,
Li sereno t’aguènt canta lou proumié Cor.
Te vaqui sus la sablo e souto lis Ensigne,
Dins l’amaro amista di pouèmo e di cor.



1950 et 1961






Traduction : PALINURE
1
Tu as mené si longtemps ce vieux navire, sur des vagues jamais en repos, même paisibles, que cette nuit, parmi les astres et les fanaux, tu es las, et même le regret s'apaise en toi.
Un vaste nonchaloir te prend, et peut‑être as‑tu remis aux dieux le gouvernail ? Ton âme est une mer de songes et de fables, un moment éternel rassemble ta mémoire.
Sur le balancement des eaux tu as vu monter Vénus, déesse amère, et Neptune le rancunier, et les monstres tranquilles et les grands désirs nus, et les poissons glisser dans les étoiles froides.
Que les eaux et les vents, les longues passions, mènent à leur destin les hommes étonnés, que t’mporte ! Tu es venu, dans ton immense rêve, aux confins où le temps et le secret se donnent.
Dans la tête et le coeur tu n'as plus qu'une paix, tes membres sont unis à la mouvante plaine, il n'y a plus, pour te leurrer, ni de haut ni de bas, tu te souviens de tout à jamais, Palinure.

2
Parfois de grands éclairs incendiaient sa vie, et la foudre retentissait. Et dans sa nuit il avait peur de ce déchirement, de cet ébranlement, entre le fond des mers et le haut des montagnes.
Sur la mer glorieuse, éternelle et changeante, il a conduit les nefs, il a mené les chefs, pauvres têtes ; il a entendu leurs paroles vaines, sur des destins qui leur semblaient fatals.
N'a‑t‑il donc pas guidé le néant sur les gouffres ? Mais les choses ne sont pas si simples, vieux pilote, et si ton esprit est amer et si ton coeur est lourd, des abîmes du ciel au chaos de la mer ;
si tu es las, si las que tu t'endors au gouvernail, dans les songes confus, les souvenirs d'oubli, au‑delà des regrets, des passions, des hontes, si tu es déjà comme un monde aboli,
c'est que déjà tu changes, aux sirènes promis, qui viendront vers ton corps sur l'ancien rivage, aux poètes des temps, de qui la main tranquille tisse pour toi le linceul de personne.

3
S'ils t'avaient écouté, les puissants du négoce, les maîtres de la guerre et les hommes perdus, n'aurais‑tu pas mené l'équipage et les mousses au‑delà des vieux jours et des vertus chétives,
vers une terre sans Léthé, loin de l'histoire et qui, comme la mer, recommence toujours, où ne croissent jamais les fleurs soporifiques, et nul poison ne brûle ou ne pourrit le sang.
Ils cherchaient l'ennemi, mais se battaient entre eux ; plusieurs déjà trahissaient et jamais, vers la dune où croissaient les grands pins et les lis, ne désiraient quelque loisir, quelque divin émoi.
Nonchalants, paresseux, ivrognes, niais et ravageurs, poltrons, mal‑tenus, fanfarons sans conseil, leur esprit avait moins de lueurs que d’éclipses, jamais assez ardents pour brûler leurs vaisseaux.
Voulaient‑ils que tu les conduises ? Tu les menais, les gardant des remous et des écueils cachés ; ils ne comprenaient rien de tes enseignements, leur folie rendait vain ton libre jugement.

4
Vieux pilote, tu ne sais plus si tu dors ou si tu veilles, entre l'eau et le ciel, l'ombre et le firmament, tu ne discernes plus les vivants et les morts, les secrets jamais dits, pour l'oreille des sourds
De l'incendie de Troie au bûcher de Didon, d'Hélène et de Créuse, et d'Hécube à Vénus, de celle qui se tait à celle qui lamente, et Cassandre toujours pour qui les temps sont nus.
Dans la nef, d'un sommeil de vin, de nourriture, ils dormaient plus épais, même le grand Enée ; ni pour eux, ni pour toi, le temps n'a plus de fuite mais ils ont moins, eux tous, d'avenir que toi‑même.
Les Chariots s'attardent autour de cette étoile immuable, regard sur le Nord ; le chemin lumineux, qui n'est pas encore de Compostelle, entasse obliquement sa frémissante poussière.
Où sont la mer, le ciel ? N'ont‑ils plus de confins ? Et que sont les hommes entre les éléments ? Mais Palinure, toi, tout te sépare d'eux, ils dorment sans savoir ton attention sur eux.

5
Le gouvernail aux mains tu ne le sens qu'à peine, la force dans ton corps s'épuise. Sous le front la pensée n'est qu'un rêve de repos et de peine. Eclaboussure amère... Douce était la fontaine
des jeunes filles, un soir de ta vieille jeunesse... Palinure, tu as perdu le tranquille bonheur, la sagesse qui parle aux émois les plus tendres, pour mener ce navire où rien n'est sûr.
Sans toi, que feraient‑ils sur le hasard des vagues ? Dans la cohue des dieux n'est‑il rien qu'un pilote ? Qu'une tête parmi tant de têtes diverses ? Palinure, attiré par l'abîme béant,
sais‑tu vers quelle fin s'engouffre tout désir ? Il n'y a plus de haut, il n'y a plus de bas ; le fanal à la proue vient d'épuiser son huile et nul, pas même toi, ne connaît ta fatigue.
Et peut‑être essaies‑tu de te lever ? Tu titubes ; peut‑être un peu de vent s'élance vers la nef, et te pousse. Tu glisses, presque sans effroi ; la nef sent le goudron, la fumée du fanal.

6
Tu glisses dans la mer, entre le réveil et le sommeil, tu t'étouffes un peu ; tu n'étonnes plus les poissons ; les remous balancés te bercent dans ta forme mortelle, mais déjà ta légende grandit.
Ton cadavre, un tantôt, à la marée montante, dévêtu par les flots et brûlé par le sel, se pose doucement, loin des peurs et des hontes, au refuge d'une grève que nul ne connaît.
Les Sirènes alors se rassemblent vers toi et chantent pour le mort comme jamais elles ne chantent pour les vivants ; les sirènes ne sont pas enjouées car elles savent des secrets cachés dans l'éternel.
Elles chantent, ‑ le premier Choeur chantant pour Palinure - les vaisseaux sont bien loin ; et les montres balourds écoutent là ce Choeur monter vers l'ombre, et perdre ses échos vers le temps et la mer.
Les poètes, plus tard, viendront les y rejoindre, tu seras Palinure encor, Palinure éternel, tandis que les puissants deviendront rois, et les cités feront leurs pauvres changements.

7
Ulysse, au lendemain du premier soir, Ulysse vagabond, ingénieux, prompt et hardi, par quel hasard, quelle rencontre d'astres, pousse sa barque vers Palinure étendu ?
‑ « 0 toi qui as fini ton errance marine, je te trouve, sans savoir quand la mienne finira ni comment. Ton repos est‑ce une horreur pour moi ou la paix ? Je ne sais. Et que savent les Dieux ?

Qui donc es‑tu ? Tu n'as sur toi nul signe ! Mais quel signe me dirait ton pays, tes courses, tes vertus, ta nef, tes compagnons, ta solitude, ta barque ? Peut‑être je serai perdu demain, comme tu l'es.
Est‑il quelque lien, entre nos vies, à travers l'incendie, la fumée, l'écume et les vents durs, les femmes abandonnées, les femmes enlevées ? Comme tout serait clair, fussions‑nous moins obscurs !
Je partis un matin de mes terres d'Ithaque, pour l'étroite vengeance d'un rapt d'amour ; les chefs étaient d'accord, liés peut‑être par le butin. Me voici seul et vagabond ».

8
Ainsi parlait en lui, devant le mort, Ulysse, un moment fatigué de courir, de mentir, en se ressouvenant des palais embrasés, du toit de sa maison ; mais c'est en vain qu'il s'attarde
devant ce corps inconnu, et pourtant familier ; car la lumière répand secrètement dans son esprit noir de tant d'aventures, l’étonnement peut‑être d'une plus pure connaissance.
‑ « 0 qui es‑tu ? Si tu pouvais me parler ! La plaine de la mer t'a porté, comme elle m'a porté. Que ne sais‑je ton nom ? Sort tombé, dans le bonheur d'un loisir étonnant qui me donne soulas,
et pourtant désarroi ». Ainsi parla l'ingénieux. Palinure, dans son silence de sel, sur le sable et les débris de nacre des coquilles, ne lui répondit rien. La montante marée
reviendrait le chercher peut‑être pour l'abîme. Ulysse retourna sa barque vers la mer, bouleversé qu'un mort fût si sublime ; la vague était moins traître et le vent moins amer.

9
Ulysse s'en alla sur la mer incessante. Et la mer incessante, et le vent, et les jours, qui font et qui défont et qui refont les choses, dans une agitation éternelle, la rougeur
des couchants sur la plage inconnue ; et l'aube frissonnante, livide, où les ombres pâlissent quand la lumière est encore un spectre qui dérobe les effrois éveillés de la nuit défaillante,
et qui fait du matin le linceul de la nuit ; et tout ce qui dilue, et tout ce qui mord, les crabes, les menues, les patientes bestioles, peu à peu prennent tout de Palinure mort ;

au renouvellement de la mer haïssable, Palinure perdu disparaît amoindri, se défait dans l’abîme et sur la vieille plage, en poussière que la mer seule peut tenir.
Palinure, ton corps n'est plus rien ; des millénaires pétrifieront peut‑être ta poussière en rochers, comme ils font des débris de coquilles, mais ton esprit, s’échappant, hantera les poètes et les proues.

10
Palinure, pilote pour tant de navigateurs, - ton ombre sur les nefs, tes bras au gouvernail ‑ , toi qui les comprends trop, qui ne te comprennent guère, combien de fois dans les gouffres de la nuit tomberas‑tu ?
Mais au gré de la mer, et sous la foi des astres, pour les puissants gonflés, pour les ilotes ivres, loin des terres tranquilles et des petits cadastres, tu as mené les bateaux, pilote protecteur.
Leurs voyages ont dévoré ton bonheur et ta vie, tu n'es pas revenu comme Ulysse vers ton domaine, et tes femmes, Cassandre, et Pénélope, et Didon, ne sont que d'autres symboles, pilote las et veuf ;
ne sont que d'autres symboles, prophétiques et fidèles, tandis que sur la mer et ton dernier vaisseau, tu n'es qu'un homme perdu, moindre pour les étoiles, le phosphore marin et la mort du fanal.
Palinure, pourtant, te voici dans les signes, les sirènes t'ayant chanté le premier Chœur. Te voici sur le sable et sous les constellations, dans l'amère amitié des coeurs et des poèmes.



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lundi 6 février 2012

S-A Peyre : Marsyas N° 377- ENTRE LA TAVERNE ET LA CITÉ DE DIEU - MISTRAL SANS FIN - 1961



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Textes choisis & transcrit par Ive Gourgaud
Décembre 2011

Peintures by courtesy from Paul Rinaldi
7, 12.1, 12.8, encaustic on panel,
2011-12





ENTRE LA TAVERNE ET LA CITÉ DE DIEU

[Marsyas, Mai 1961]




Que peu de temps suffit pour changer toutes choses !

(Encore un vers de Hugo, Hugo que l'on trouve partout où l'on arrive)
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Cela doit s'entendre non seulement dans le domaine de la nature et du coeur, mais aussi dans le domaine de l'Histoire, et d'autant plus que cette « accélération de l'Histoire » que Daniel Halévy a redécouverte après Michelet, est puissamment aidée par la révolte de l'esprit contre le déterminisme historique, dont Paul Valéry a été, sinon le premier, au moins le plus affirmatif négateur.
André Chamson, dans son Essai L'Homme contre l'Histoire, qui est une de ses grandes oeuvres, Rouxlebandit étant l'autre, (ce sont deux livres ineffaçables) nous a révélé l'attitude de Mistral devant l’Histoire. Cette adaptation mistralienne opposée au fanatisme maurrassien, à la rigidité factice barrésienne. (Je résume à grands traits ; il faudra revenir sur ces deux livres).
Peu importe que dans la réalité quotidienne le « petit bourgeois de Maillane » se soit accommodé plutôt d'opportunisme que d'évolution.
Homère a beau dormir quelquefois, son génie le réveille toujours.
Entre la définition fameuse : La politique est l'art de gouverner les hommes, et les petits vers satiriques de Mistral (Isclo d'Or) :

Dins la poulitico
Turno despoutico,
l'a que de capoun
E de cop de poung...


(Dans la politique, taverne despotique, il n'y a que fripons et que coups de poings), il existe un écart aussi grand et aussi ridicule qu'entre la grande musique et le mirliton, entre le poète Mistral et « l'homme populaire » M. Lassagne, maire de Gigognan. Mais cet écart n'est peutétre qu'apparent et ne nous paraît ridicule qu'à cause de la vulgarité de l'expression. M. Lassagne connaissait bien l'art de gouverner les hommes, au moins dans sa petite commune, et ses cajoleries aux électeurs sont préférables aux coquineries, aux violences. Seulement, la « politique » de M. Lassagne a presque ramené la Renaissance provençale au bord du néant d'où Mistral l'avait fait surgir, car la Provence lato sensu est plus grande que le village de Gigognan et était-ce bien la peine d'évoquer l'Empire du Soleil pour s'enliser dans le marécage félibréen ? Les grenouilles patoisantes et dialectales vivotent dans les miasmes du palus, en attendant d'être gobées par des échassiers hérétiques à bec rouge, ce qui est un retour, pour changer la métaphore, à la taverne despotique.
La Renaissance provençale, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire ici (1), après avoir été à la traîne de l'évolution historique sous sa forme la plus humaine, je veux dire sociale, risque maintenant d’être précipitée dans l'autre sens. Il semblerait en effet, d'une façon générale, que la politique accélère sa course vers les extrêmes, extrêmes qui se touchent, car quelle différence y atil entre une dictature de gauche et une dictature de droite ?
Qui nous rendra la juste mesure entre l'histoire processionnaire dont le cycle rappelle celui des chenilles de l'expérience de Fabre, qui tournèrent en rond jusqu'à épuisement, et cette tangente démentielle, cette fuite en avant qui participe à la fois du mirage et de la panique ?
Un esprit comme celui de Melchior de Voguë, capable de juger impartialement l'oeuvre de Zola, était pourtant encore encombré de traditions et de conventions ; et il n’y a peutêtre pas assez de sel dans le conservatisme pour empêcher le pourrissement. L'accélération de l'histoire est à la fois l'effet et la cause d'une accélération des idées, et cela va si vite que beaucoup se sentent dépassés et sont abasourdis d’entendre déclarer que le mal francoalgérien remonte à 130 ans ; il a suffi pourtant de moins d'un siècle pour nous enlever les parties les plus récentes de notre « empire colonial ».
Il est tout de même trop tôt encore peutêtre pour savoir si la paix règnera sur la planète par l'appréhension atomique ou par l'objection de conscience. Le nouveau Testament s'achève par l'Apocalypse, mais il commence par le commencement du christianisme. L'objection de conscience est peutêtre un tel commencement. La question reste posée : qui gagnera dans la course : l'Apocalypse ou la Bonne Nouvelle?
Ou bien les choses resterontelles peu ou prou ce qu'elles sont déjà ? La Cité de Dieu, la Jérusalem nouvelle, ne serait-elle pas trop payée au prix de l'Apocalypse ; et le statu quo, tout accéléré qu'il puisse être, paradoxalement, serait sans doute meilleur pour l'humanité ; ne pourraiton pas résumer l'histoire déterministe, l'histoire apocalyptique et l'histoire raisonnablement accélérée, en trois mots : involution, révolution, évolution ?

(1) Voir Marsyas, N° 272, Novembre 1949, p. 1547



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MISTRAL SANS FIN


[Marsyas, Juin 1961]

L'erreur de Mistral : « Car cantan que pèr vautre, o pastre e gènt di mas » (Car nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et gens des mas)
qui faillit mettre toute son oeuvre en porteà-faux, n'est pas spécifiquement mistralienne. Ne la tenait-il pas de Béranger, et même de Lamartine, qui étaient alors très populaires, l'un par ses Chansons, l'autre au moins par un poème d'émotion : Le Lac, et sans doute une partie de son oeuvre en prose. Mais s'il a voulu, en effet, écrire des romans populaires, il n'a pas, que je sache, songé au peuple en écrivant ses poèmes. D'ailleurs Le Lac ne doitil pas sa vogue surtout à la musique (de Niedermeyer), comme aussi Les Chansons de Béranger ? La popularité de Béranger et de Lamartine, l'une égalant l'autre, ce qui nous étonne aujourd'hui, n'estelle pas due surtout à des causes politiques ? Si l'adolescent Mistral fut révolutionnaire en 1848, cette flamme dura moins qu'un feu de pâtre, ou que les feux de SaintJean des gens de mas. Et si le Félibrige ne fut jamais réellement populaire n'estce pas justement parce qu'il paraissait aller à contresens des idées politiques et sociales du temps ?
De toute façon, l'erreur commise par Mistral quant à la destination de son poème, est transcendée par le beau désir de mettre en gloire une langue méprisée. L'humble écolier du grand Homère ne se montrait pas réellement modeste en parlant d'une langue méprisée ! En effet, il ne s'agissait pas d'une langue mais d'un patois. Il est vrai que Mistral songeait aux troubadours, que l'on venait de remettre à la mode et qu'il croyait peutêtre, après six siècles d'éclipse, faire reparaître au soleil.
Si la chose n'est pas explicitement dite dans Mirèio, elle l'est dans Calendau. Mais Mistral, qui n'eut jamais le sens critique, pouvaitil voir combien était pâle, blafard, le soleil des troubadours, qui furent sans doute les catalyseurs nécessaires à la culture médiévale et non pas un de ses éléments essentiels ?
Même les laudateurs obstinés des troubadours, si on les met au pied de ce mur plat, « la poésie » des troubadours, finissent par dire : « Oui, mais il y a leur musique, et leurs oeuvres étaient faites pour être chantées ». Mettons alors que les troubadours étaient d'excellents musiciens mais de médiocres librettistes. Les vrais poètes qui ont consenti à livrer leurs oeuvres aux musiciens, n'étaient pas musiciens euxmêmes, et, quelquefois, avaient la musique en horreur. Mais ils offraient aux musiciens des oeuvres qui pouvaient déjà se suffire à ellesmêmes.
Mistral, dans l'intuition de son jeune génie, s'est comparé, à la fois modestement et orgueilleusement, au Grand Homère, alors que la plupart de ses glossateurs maintiennent encore qu'il est beaucoup plus virgilien qu'homérique. Certes, le latin a toujours, dans les humanités classiques, eu la préséance sur le grec et l'on trouve dans Mirèio beaucoup plus de réminiscences de Virgile et d'Horace que d’Homère ; mais nous n'y trouvons jamais cet ennui qui rend illisible la seconde partie de l'Enéide, et son didactisme est bien plus supportable que celui des Géorgiques. Il est vrai que l'Iliade est plutôt assommante et que c'est Virgile qui a dans la première partie de l'Enéide réussi la fin de l'Iliade. Le véritable chefd'oeuvre d'Homère, c'est l'Odyssée et c'est dans la lumière familière de l'Odyssée qu'il faut voir la filiation d'Homère à Mistral.
L'instinct de Mistral lui a donc révélé cela d'emblée et le génie a fait le reste, en transcendant (à la manière du génie) et non pas en catalysant à la façon des troubadours, des éléments souvent disparates et quelquefois médiocres. On pourrait même dire que la plupart des éléments de culture que les troubadours ont catalysés étaient supérieurs à certains éléments utilisés par Mistral.
Léon Teissier qui, avec une ferveur mistralienne et une attention bénédictine, est l'un des plus subtils glossateurs de la Renaissance provençale, a regardé de près le cahier où le jeune Mistral, en 1851, avait commencé à colliger les proverbes provençaux (1).
Il nous rappelle d'abord que Salomon composa trois mille proverbes...
Il semblerait qu'il n'existe pas, au moins pour le provençal, de recueils de proverbes complets, et bien ordonnés. Il est heureux que le jeune Mistral ne se soit pas attardé trop longtemps à colliger des proverbes... Il n'était déjà que trop enclin au folklore par l'éducation maternelle et l'entourage rural, et ses« humanités » ont peutêtre été un peu courtes.


Léon Teissier cite les deux lettres à Roumanille dont voici l'essentiel. La première que l'on nous a fort ressassée est du 18 août 1847, le jour du baccalauréat :
« Je suis reçu ! que je suis content ! je vais travailler la terre ! voyezvous, je suis trop content ».
La seconde, que l'on ne citait guère jusqu'ici, expose à Roumanille deux ans après, le 2 août 1849 :
« Je prends goût à la vie intellectuelle et ce serait avec beaucoup de peine que je pourrais reprendre la vie des champs ; je serais esseulé, ennuyé, et, pour m’habituer, il faudrait m’abrutir ».
Je suppose que c’est par un lapsus ou une erreur d’impression que Léon Teissier ajoute : « SullyAndré Peyre en conclut que Mistral étudiant s'ennuyait ». Léon Teissier paraît me faire dire le contraire de ce que j'ai dit (2) et qui ressort du texte de la seconde lettre. De même, ce n'est pas seulement à cause d'une illustration de Tony Johannot que j'ai découvert, dans Don Quichotte, l'une des sources de Calendau, c'est non seulement à cause de cette gravure représentant la bergère Marcelle debout sur une roche, comme Estérelle apparaît à Calendal pour la première fois, mais surtout à cause du caractère même de Marcelle.
Revenons aux proverbes. L'attachement prolongé de Mistral au Folklore dont les proverbes sont l'un des principaux moyens d'expression, est quelquefois plus regrettable encore que les réminiscences de ses études latines.
Lamartine dans sa « méditation » sur Napoléon conclut :

Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie
Ne remplace point la vertu ?


Ne pourraiton dire aussi : « Grands poètes, qui sait si le génie ne remplace pas le sens critique et le goût ? »

On sent parfois le manque de l'un et de l'autre dans l'oeuvre de Mistral. N'estil pas regrettable que les proverbes, qu'il a retenus et utilisés jusqu'à les reproduire quelquefois tels quels dans ses poèmes, soient les plus communs, les plus vulgaires ? Pour ne citer qu'un exemple, il y a dans la pièce : Au pople nostre des Oulivado, ce quatrain :
Que ta visto dounc s'alargue,
Pople, sus toun païs dous,
Car se dis qu'un chin de pargue
Sus sa sueio n'en bat dous.

(Que ta vue s'élargisse donc, peuple, sur ton doux pays, car un chien de bergerie sur sa litière en bat deux).
Les deux derniers vers ne sont qu'un proverbe provençal, et ils comparent littéralement la Provence à un tas de fumier. Il est vrai que Mistral qui, sur la fin de sa vie, surveillait davantage ses traductions et transposait quelquefois, a mis litière pour sueio. Mais n'estce pas le texte provençal qui compte seul, et, quelles que soient les ressources de la sémantique, cette sueio est encore péjorative. Heureusement que le génie a toujours le dernier mot et non pas le folklore ; et Mistral a su parler de la Provence autrement qu'à l'aide de proverbes :

... Que i’ague quaucarèn
De plus dous que Prouvènço e qu’amour fugue rèn, 0 fraire dóu Miejour, leissas-lou dire en d'autre.

(Qu'il y ait quelque chose de plus doux que Provence et qu'amour ne soit rien, ô frères du Midi, laissezle dire à d'autres).

Empèri fantasti de la Prouvènço
Qu'emé toun noum soulet fas gau au mounde.

(Empire fantastique de la Provence qui avec ton nom seul fais joie au monde).
Le folklore mène à tout à condition d'en sortir, et le chant de Mirèio consacré au dépouillement des cocons dans la magnanerie est rédimé non pas par les châteaux des Baux et par les cours d'amour que Mistral fait évoquer invraisemblablement par des magnanarelles qui en ignoraient tout et qui, si le poète leur avait conté ces belles histoires, lui auraient peutêtre répondu comme la jeune fille de Fontvieille qu'il avait songé à épouser : « Quand nous serons mariés, vous n'écrirez plus ces bêtises d'almanach » ce chant, disje, est rédimé par la Chanson de Magali, tirée du thème folklorique des métamorphoses et transfigurée par l'inspiration d'un grand poète.
Les glossateurs de Mistral ont lu trop vite la dernière strophe de ce chant : « 0 lou bèu tèms que fai deforo » (0 le beau temps qu'il fait dehors) ; il fallait sortir de la magnanerie et de son relent folklorique, et on sait combien l’odeur d'une magnanerie est tenace.
Il y a un singulier proverbe provençal : « cerca la niue dins lis armàri » que Mistral dans le Tresor dóu Felibrige rend par « chercher midi à quatorze heures » ; cette transposition est décevante ; ce à quoi elle fait penser de mieux, c'est à une médiocre épigramme de Voltaire :

Inscription pour un cadran solaire :
Vous qui vivez dans ces demeures,
Etesvous bien ? Tenezvousy
Et n'allez pas chercher midi
À quatorze heures,

alors que les mots nuit et armoire font lever dans notre imagination des images de songe, transfigurées encore si nous nous laissions aller à penser qu'armàri armoire, n'est dans ce proverbe qu'une corruption phonétique de ermas, ou armàsi ce qui donnerait : « chercher la nuit dans les landes stériles », en visions crépusculaires, évocatrices de certains épisodes de Barbey d'Aurevilly.
Mais à cause de Mallarmé, nous pouvons nous contenter de l'armoire :

Le silence déjà funèbre d'une moire
Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier
Que doit un tassement du principal pilier
Précipiter avec le manque de mémoire.
Notre si vieil ébat triomphal du grimoire,
Hiéroglyphes dont s'exalte le millier
A propager de l'aile un frisson familier !
Enfouissez le moi plutôt dans une armoire.

C'est ainsi que Mallarmé rédime l'armoire, malgré la péjoration, comme il rédime le couloir :

La chambre ancienne de l'hoir
De main riche mais chu trophée

Ne serait pas même chauffée

S'il survenait par le couloir.

Façon mallarméenne d'être coppéen.


Mistral et Mallarmé se rencontrèrent aux jours de Tournon et d'Avignon ; mais Mallarmé admirait bien plus Mistral que ce que Mistral ne comprenait Mallarmé. Certains croient pourtant que s'il n'avait pas connu Mallarmé, Mistral n'aurait pas écrit Lou Pouèmo dóu Rose ou l'aurait songé autrement. Et nous voici soudain plongés non plus dans la sagesse populaire, mais dans le songe des poètes.


(1) Tirage à part du Folklore de France, No 54 de novembre- décembre 60 : Recueil de Proverbes provençaux de Frédéric Mistral 1851.
(2) Voir Mistral sans fin dans Marsyas, No 362, p. 2533.



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samedi 4 février 2012

S-A Peyre : Poésies - MARSYAS n° 376 & 377 de Mai et Juin 1961



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HOMMAGE À SULLY-ANDRÉ PEYRE



Textes mis en forme et notes : Ive Gourgaud - 2011

Peintures :
Katrin Keller - 2006


Nous avons regroupé ici les contributions provençales de S-A Peyre aux numéros 376 et 377 de Marsyas, datés de Mai et Juin 1961. Et nous commençons par un hommage poétique de Pèire MILLET, un des grands poètes de l’ Escolo de Marsyas :



À SULIANDRIÉU PEYRE

D'aquelo fisanço trouvado
Au mas di Souco e dis Amouro,
Que l'ai begudo coume l'aigo
Qu'aveno i ciprès peirenau,

Belèu que me n'en soubro encaro
Proun pèr li raro de l'estiéu
E vèire dins si lèio amaro
L'oumbro di pantai renadiéu.

L'óublide pas, aquelo douno,
Dins li camin que fan tira,
Mai sènso relàmbi moun double
Vers la niue aliuencho mi pas...

PÈIRE MILLET
[Marsyas, Mai 1961]

Traduction : A SULLYANDRÉ PEYRE

Cette confiance retrouvée au mas des Vignes et des Mûres, que j'ai bue comme l'eau qui sourd aux cyprès paternels, peutêtre qu'il m'en reste encore assez pour les limites de l'été, pour voir dans les amères avenues l'ombre des songes renaissants.
Je ne l'oublie pas, ce don, dans les difficiles chemins, mais sans répit mon double vers la nuit éloigne mes pas...

N.B. Mas di Souco e dis Amouro : S-A Peyre habitait le mas de Mûrevigne, à Aigues-Vives (Gard) I raro de l’estiéu : titre d’un recueil de P. Millet Sènso relàmbi : titre d’un recueil de G. Reboul, publié par S-A Peyre.


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Voici maintenant cinq poèmes de S-A Peyre lui-même, les trois premiers publiés en mai et les deux derniers en juin 1961 :

1. SUS LOU TRANQUILE VIGNARÉS...

Sus lou tranquile vignarés
Que s’amaduro pèr l'autouno,
Lou jour lou mai long que se douno
Saup pas coume vendemiarés.

La mort, que jamai tuiarés,
Vous espèro e vous acantouno.
0 mounde, ounte tout nous estouno,
Que faras se'n cop i’a plus res ?

Se li camin an plus de piado,
Se li vigno soun vendemiado
Que pèr la grelo e pèr lou vènt,

Se plus res daio ni rastello
Lis erbo, e se plus de jouvènt
Regardon mounta lis estello ?


Traduction : SUR LES VIGNES

Sur les vignes tranquilles qui mûrissent pour l'automne, le jour le plus long qui se donne ne sait ce que vos vendanges seront. La mort, que vous ne tuerez point, vous attend et vous réduit. 0 monde, dont tout nous étonne, que ferastu lorsqu'il n'y aura plus personne ? Si les chemins n'ont plus de trace, si les vignes ne sont vendangées que par la grêle et par le vent, si nul ne fauche et ne ratelle les herbes, et si nulle jeunesse ne regarde monter les étoiles ?


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2. LA PROUMIERO ...

La proumiero qu'es vengudo
A pausa sus toun lindau
Uno caio qu'a tengudo
Au trelus dins la tousello.

La segoundo qu'es vengudo
A pausa sus toun lindau
De roso à peno tengudo
D'uno lìo de tousello.

La tresenco qu'es vengudo
A pausa sus toun lindau
Uno pèiro qu'a tengudo
Sus’n restouble de tousello.


Traduction : LA PREMIERE... La première qui est venue a posé sur ton seuil une caille qu’elle a prise à l'aurore sur le froment. La seconde qui est venue a posé sur ton seuil des roses à peine prises d'un lien de froment. La troisième qui est venue a posé sur ton seuil une pierre qu'elle a prise sur un chaume de froment.

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3. LI MANOBRO ...


Li manobro fasien Guihaume
Emé li pèiro pèr l’oustau ;
Mai que lou mèstrod'obro chaume,

La bastisso pren gaire d'aut.


Deja plòu sus li foundamento,

E i’aura jamai de téulat ;

Sus l’espèro e sus la memento

Lou cèu desert s'es estela.


Traduction : LES MANOEUVRES... Les manoeuvres se passent les pierres pour la maison qu'on doit bâtir ; mais si le maîtred’oeuvre chôme, les murs ne s'élèveront pas. Il pleut dans les fondations, il n'y aura point de toiture ; et sur l'espoir et la mémoire le ciel désert s'est étoilé.


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4. AVAU DINS LA COUMBO ...

Avau dins la coumbo

L'amour s'es perdu.

L'estello que toumbo,
Saupre s'es pèr tu ?

Alin sus la colo
Mounto lou soulèu,
L'aucèu que s'envolo

Te cerco belèu.


Au mitan dis aubre

Vous sias rescountra.
De ferre o de maubre,
Lou destin es tra.



Traduction : AU FOND DE LA COMBE
Au fond de la combe l'amour s’est perdu. L'étoile qui tombe estelle pour toi ?
Là haut sur la colline monte le soleil. L'oiseau qui s'envole te cherche peutêtre.
Au milieu des arbres vous vous êtes rencontrés. De fer ou de marbre, le sort est jeté.

N.B. La revue littéraire provençale L’Astrado avait édité une belle carte postale avec le texte de ce poème.

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5. L'ENFANT PANTAIO ...

L'enfant pantaio sèns memòri
'Mé belèu quauco proufecìo ;
Pièi à la fin de soun istòri
Tout se coungreio sout li ciho,

E l’ome vèi dins soun vieiounge
La longo enfanço imaginado,
E de la bro vasto di sounge
La séuvo eterno es ensignado.


Traduction : L'ENFANT RÊVE ...
L'enfant rêve encor sans mémoire, mais non sans quelque prophétie puis à la fin de son histoire tout se suscite dans ses yeux, et l'homme voit, dans sa vieillesse, la longue enfance imaginée ; la lisière vaste des songes lui enseigne la forêt éternelle.



N.B. Le thème de l’enfance est une des clés majeures pour la compréhension de la personnalité poétique de S-A Peyre


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jeudi 2 février 2012

Peireto Berengier : Jan Daniel Bezsonoff - La melancolia dels oficials

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La melancolia dels oficials



L’autour, Jan Daniel Bezsonoff, nous es bèn couneigu, éu qu’a publica noumbre de rouman que n’avèn presenta aqui. Lou darrié que n’avèn parla « Els taxistes del tsar » countavo sis óurigino mesclado russo-catalano. Vuei, emé « La melancolia dels oficials » nous baio un rouman di pas ourdinàri.

Jan Daniel Bezsonoff, que neissiguè en 1963, nous parlo de la guerro d’Algerìo coume se l’avié facho e se leissarian prene à-n-un rouman autoubiougrafi se noun avian verifica la dato (Verai que soun paire ié participè coume medecin de l’armado ; a dounc pousa à bono sourço).

Aquel autour neissiguè à Pounteia, en Roussihoun e fuguè dounc fourma à la franceso. Es bèn plus tard, à l’universita catalano de Prado, qu’espeliguè un segound cop e se devinè catalan. Venguè alor escrivan catalan e escrivan catalan de trìo. Après d’estùdi dins lis escolo frachimando fin qu’à l’universita de Sofia Antipolis, à Niço faguè proufessour certificat de letro franceso dins noumbre de licèu de Paris à Cano e Niço, avans de veni proufessour certificat de catalan e d’ensigna, vuei, à Perpignan.

Aquéu nouvèu rouman, seguido de « La presonera d'Alger », torno prene la formo autoubiougrafico que s’entrais talamen bèn à soun estile di fraso courto, rapido, preciso e souvènt pivelanto pèr soun irounìo e sa pouësìo mesclado. Dificile de resta indiferènt quouro legissès lou retra de Stobinski que tóuti li masco s’èron clinado sus soun brès :

« Una li havia regala la calvície als vint anys ; la segona la pell colrada couma una gambarota mig cuita ; l’altra el mentó fofo. La bruixa més cruel li havia ofert els ulls. Uns ulls blaus, inquietants com l’infinitament petit, infinitament petit com el seu cervell. Uns ulls on no filtrava cap sentiment humà, ni els més sordids. Res. La buidor intersideral. Amb aquests ulls de vedell trepanat, […] e plus liuen La iguana els havia njectat del sèu verí. Mes que a una iguana potser, en Stobinski retirava a una balena encallada en una platja d’Austràlia. »

D’aiours aquéu persounage soulet, se n’en pourrié tira un gros rouman…

Es dins aquel estile, pintouresc que Jan-Daniel Bezsonoff nous permeno de Tanger à Paris, de Kœnisberg à Alger en passant de Saïgon e en nous fasèn vesita tout acò coume un guide amourous de cade endré. Tout acò pèr nous faire reviéure la vido di sóudat d’Indouchino o dóu tèms de la guerro d’Algerìo. Poun de visto d’un sóudat liuen de la pensado pouliticamen courrèito, sènso tabou e sènso pòu de desacralisa…

Un rouman que mesclo l’istòri d’amour à la guerro, à l’armado e à l’espiounage lou mai destimbourla e dounc lou mai vertadié. Mai un rouman pivelant coume aquelo poulido fraso ounte, pèr enfeta Jan-Pau Sartre, nous dis que lou vòu atapa de tout ço que Sartre ahissié lou mai : « El cobriria de roses, amb perfums de lavanda, i l’obligaria a escotar sonates de Beetoven o versos de Mistral, un vespre d’estiu, quan el sol plora perquè deixa la Provenço per tota una nit. » !


Peireto Berengier


« La melancolia dels oficials » de Jan Daniel Bezsonoff, 141 p., 15x13, edicioun Empúries, Barcilouno.